Khadija est inquiète en ce lundi soir 21 février. A l’autre bout du fil à Tripoli, la voix de cette Libyenne déraille. On sent la peur alors que la ligne est mauvaise. Saccadée. «Ecoutez le son des tirs dans la rue», lance cette avocate qui habite dans un quartier de l’ouest de la capitale, à deux pas de Bab al-Azizia, la citadelle où se sont retranchés le colonel Kadhafi et sa famille. «C’est terrible.»
«RENDEZ VOS ARMES IMMÉDIATEMENT, SINON IL Y AURA DES BOUCHERIES.» Mouammar Kadhafi, s’adressant aux Libyens dans un discours télévisé le 22 février.
Soudain, un bruit assourdissant retentit. Puis un long silence. Difficilement, nous rétablissons la communication téléphonique. «Incroyable», reprend Khadija. «Kadhafi nous bombarde. Il est fou. Il veut nous exterminer. Dans la rue, il y a des cadavres qui jonchent le sol. Des voitures ont été brûlées. Je n’ose plus sortir de chez moi depuis samedi. Depuis le début de la révolution dans la capitale.»
Il est 20 h 30 et Khadija est coupée du monde. Alors que la télévision officielle libyenne (la menteuse-honteuse comme la surnomme la rue libyenne) diffuse des chants patriotiques et affirme que tout va bien, elle n’a que le téléphone portable pour savoir ce qui se passe dans son pays.
«Kadhafi a-t-il fui? Est-il mort?», demande-t-elle finalement. La réponse tombera six heures plus tard. Mouammar Kadhafi apparaît sous un parapluie, assis dans un véhicule militaire.
Il vient expliquer qu’il est toujours à Tripoli, manière de démentir les rumeurs au sujet de sa fuite vers le Venezuela de son ami Chavez.
Caché derrière un sourire crispé, il déclare qu’il souhaitait se rendre sur la place Verte, un des lieux symboliques de sa révolution de 1969, pour prononcer un discours et veiller avec la jeunesse. Mais la pluie l’en empêche. L’apparition est brève, 20 secondes. Un record pour un leader qui a habitué son peuple et la communauté internationale à des monologues-fleuves.
En revanche, son intervention sera plus longue mardi en fin d’après-midi. Drapé dans une djellaba traditionnelle brune, le colonel affirme qu’il va mourir en martyr sur sa terre natale tout en appelant son peuple à descendre dans la rue et en menaçant les ennemis de la Libye de la peine de mort.
«Des discours de fin de règne à la Moubarak», ironise Salem, ingénieur à Tripoli. «Quel comique. Lui qui fait tomber une pluie de bombes sur nous a peur de se mouiller et ensuite nous traite de traîtres. Il est temps qu’il parte. Et que l’eau du ciel nettoie nos rues rouges de sang. Celui des martyrs. »
Ces centaines de morts et des milliers de blessés hachés menus par la mitraille des soldats restés fidèles au régime, les sanguinaires brigades d’Al Khamis et d’Abou Bounab ainsi que des mercenaires, venant notamment d’Afrique noire et formés par des sociétés militaires privées sudafricaines, mais également de Serbie, de Croatie, de Tunisie ou du Pakistan.
Cette légion étrangère libyenne est le dernier carré, la garde rapprochée qui protège jusqu’à la mort le dictateur du désert, le désormais boucher de Tripoli qui n’a pas hésité à lancer ses avions de chasse dans la bataille de sa survie.
Pris de vitesse par les événements, dépassé par cette révolution qu’il redoutait après la chute de ses amis Ben Ali et Moubarak, de ses voisins tunisien et égyptien, Kadhafi vit retranché dans sa forteresse digne de Saddam Hussein.
Son nom: Bab al-Azizia. Situé en dehors de la capitale, ce camp fortifié est le cœur du régime. C’est là que vivent les enfants du colonel, ses conseillers les plus proches et les têtes pensantes de sa dictature, dont son beau-frère et responsable de sa sécurité, Abdallah Senoussi, qui a dirigé en personne les opérations de répression.
Bunker sophistiqué. Pour y pénétrer, il faut montrer patte blanche et traverser trois murailles successives en béton, gardées par les meilleures troupes du pays.
Kadhafi peut y tenir plusieurs semaines, à l’abri d’un réseau de bunker sophistiqué et doté de moyens de transmission, notamment d’un studio de télévision. C’est là que son fils Seif al-Islam a adressé ses menaces au peuple libyen dans la nuit de dimanche et que le colonel y a prononcé son discours martial de mardi. Seul. Abandonné.
C’est dans cette ambiance, digne du bunker berlinois d’Hitler en avril 1945, que Kadhafi gère sa guerre contre son peuple. «Il ne lâchera rien», analyse Nouri Mesmari, chef du protocole du colonel, qui a fui à Paris il y a quelques mois.
«Je connais très bien ce type. Je savais qu’il est malade du pouvoir, mais je ne pensais pas qu’il irait jusqu’à bombarder son peuple et le menacer d’une guerre totale. Il veut s’accrocher au pouvoir. Il est têtu. Quand il a une idée fixe, il n’en démord pas. Il n’en fait qu’à sa tête.
Quelle triste fin pour celui qui se dit issu du peuple, proche du peuple. C’est le seul dirigeant de l’histoire qui aura osé lâcher des bombes sur des manifestants pacifiques. Il faudra le juger pour ses crimes.»
Des crimes qui peinent encore à mobiliser la communauté internationale. Trop passive, dénonce Zakaria Salem, spécialiste de la Libye. «Les Libyens se font massacrer sous le silence complice du monde arabe et de l’Occident.
«LES LIBYENS SE FONT MASSACRER SOUS LE SILENCE COMPLICE DU MONDE ARABE ET DE L’OCCIDENT» Zakaria Salem, spécialiste de la Libye
Mais prenez la Ligue arabe. Elle est bien plus prompte à dénoncer les bombardements israéliens sur Gaza que ceux de Kadhafi sur son peuple. On a l’impression que les tueries en Libye se passent sur la Lune.
La communauté internationale, quand elle découvrira l’horreur, ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas. On l’a avertie. Elle doit intervenir pour arrêter le fou qui a perdu la raison même si l’ONU a dénoncé les crimes contre l’humanité de Kadhafi.
L’opinion libyenne ne comprend pas pourquoi le président américain Obama est intervenu plusieurs fois lors de la crise égyptienne. Et rien, pas un mot au sujet de notre pays.»
Mais cela ne change rien à la détermination des Libyens. Ils ne veulent rien lâcher après 42 ans de dictature. C’est désormais un combat à mort au moment où des milliers de manifestants encerclent le quartier général du colonel, occupent la place Verte et résistent aux attaques de snipers.
Héroïquement. «C’est une tuerie», confie Saleh, joint dans la principale rue de Tripoli, Omar al-Mukhtar. «Mais les gens tiennent. Ils veulent chasser ce monstre. Nous payons le prix. Mais nous voulons finir. Comme le disait Mukhtar, qui a combattu les Italiens dans les années 30, il ne sert à rien de vivre si ce n’est pas libre.»
Le bain de sang inonde tout le pays désormais. De Tripoli à la frondeuse Benghazi qui s’est réveillée le 15 février et qui est en main des insurgés désormais, d’Al Baïda à Zenten en passant par Tobrouk, Derna, Sebha, la population lutte dans la rue contre les forces spéciales du régime.
Une guerre civile qui ne dit pas son nom. «J’espère que le peuple ne tombera pas dans le piège de la fitna, la guerre civile», déclare Kader el-Kulf, à Benghazi. «Et que l’Occident ne croit pas les mensonges des Kadhafi. Nous ne sommes pas des talibans qui veulent fonder des émirats islamistes à deux pas de l’Europe. C’est tout le peuple qui se révolte.»
Et, les uns après les autres, les hommes du régime quittent le navire Kadhafi en train de sombrer. Le ministre de la Justice a démissionné. Suivi par des ambassadeurs et de nombreux généraux dont certains ont été liquidés et d’autres sont mis en résidence surveillée. Pour éviter que la population ne s’arme contre ses mercenaires, Kadhafi fait sauter ses arsenaux.
Quant aux 140 tribus, autres piliers sur lesquels s’est longtemps appuyé le colonel dans un pays sans Constitution, elles le lâchent. Les 30 plus importantes ont fait savoir qu’elles soutiennent la révolution et qu’elles entrent en guerre contre le clan des Kadhafya, la tribu du dictateur.
Elles ont dénoncé, elles aussi, la barbarie de la répression et ont appelé Kadhafi à stopper les tueries. Le message est clair: elles votent le changement.
Opposition décimée. Mais voilà, qui après Kadhafi? C’est aujourd’hui la grande inconnue dans un pays où l’opposition a été décimée par une dictature sans pitié. A Tripoli, des noms circulent.
Il y a notamment ceux de Abdel Moneim al-Honi, le représentant libyen à la Ligue arabe qui a démissionné avec fracas pour dénoncer la folie des Kadhafi, de Abou Bakr Younes, le ministre de la Défense actuellement en résidence surveillée pour avoir refusé l’ordre de massacrer les manifestants, ou encore Abdel Fatah Younis, le ministre de l’Intérieur.
Peut-être que le destin de la Libye se jouera aussi à Londres, à Stockholm ou en Suisse où les dissidents au régime Kadhafi ont organisé la médiatisation de la révolte du peuple en diffusant les images de la violence sur Facebook et Twitter et en faisant parvenir sur place des téléphones rechargeables avec des abonnements à des opérateurs occidentaux afin de contourner la censure et briser la propagande d’une des pires dictatures au monde.
«Nous faisons notre possible pour aider la révolution», témoigne Suaad Alfitouri, opposante basée à Londres, qui est sans nouvelles de son frère. «Il est important qu’on les soutienne alors que les Libyens commencent à manquer de nourriture et de médicaments.»
Et l’avenir? «Nous nous donnons une année après la chute de Kadhafi pour reconstruire le pays et fonder une vraie démocratie. Il y aura des élections libres et en tant que Libyenne en exil pour des raisons politiques, j’y participerai.»
Reste que la population libyenne n’est pas si tribale et arriérée que le laisse entendre le régime Kadhafi. «Nous ne sommes pas des rats, comme l’a affirmé le colonel dans son dernier discours», tonne Salima, rouge de colère.
«D’ailleurs, des comités de salut public remplacent l’Etat un peu partout, nettoient les rues, assurent la sécurité avec l’aide des militaires qui ont retourné leurs armes contre le régime. On rêve d’une démocratie populaire, directe, à la Suisse.»
Libye nouvelle. Aujourd’hui, une Libye nouvelle naît sur les cendres de la dictature. Un nouveau drapeau national, rouge, noir et vert avec un croissant islamique et une étoile au milieu, celui de la monarchie renversée par Kadhafi, flotte désormais sur de nombreuses villes libérées.
L’espoir d’un avenir qui ne peut être que meilleur naît en Tripolitaine. «Je fais de drôles de rêves depuis quelques jours», poursuit Salima. «On est en train de brûler les livres verts de Kadhafi. Des millions de bouquins, plus nombreux que le Coran. L’odeur me court après. Mais je suis heureuse.
Pour moi, c’est le signe que le cauchemar va bientôt prendre fin même si le peuple va en payer le prix.» Le prix du sang et des larmes.
Témoignages
"C'est la guerre civile"
«J’ai très peur pour l’avenir. Ici, c’est le chaos. La désolation. On entend des tirs continuellement. On ne sait plus qui est qui. Et qui se bat contre qui. Kadhafi a réussi sa politique de la terre brûlée. Le pays sera détruit quand il partira.
Dans mon quartier, il y a des scènes de pillage. Je vois des gens armés en civil qui tirent sur tout ce qui bouge. Le téléphone est coupé. Le signal de la TV est brouillé. C’est la guerre civile. Qu’est-ce qu’attend la communauté internationale pour arrêter le bain de sang? On ne sait pas si la Libye existera encore demain.» Selma, enseignante, Tripoli
“Quelques jours avant notre révolution, une blague circulait dans toute la Libye. Les Tunisiens nous demandaient de nous baisser pour voir les hommes, les vrais, qui sont en train de faire tomber Moubarak en Egypte.
Nous étions si galvanisés que nous n’avons pas pu attendre le jeudi 17 février, jour de la colère contre Kadhafi. Les gens à Benghazi sont sortis deux jours à l’avance. Signe que les Libyens veulent en finir avec cette dictature.
Tourner la page de 42 ans de bourrage de crâne avec le Livre vert, de mensonges et d’un despote qui nous prenait pour des brebis. On a dû supporter sa folie sans rien dire. Aujourd’hui, nous nous battons pour notre liberté et pour retrouver notre dignité. C’est Kadhafi ou nous. Nos frères ne doivent pas être tombés pour rien. Nous voulons la démocratie.» Ali, étudiant, Tripoli
«Ce qu’on a vécu à Benghazi est terrible. Une véritable boucherie avec des centaines de morts et des milliers de blessés par balles. Il y avait des enfants de 9 ans, des adolescents, des vieux, des femmes. Le régime a tué à l’aveugle. Il a tiré dans le tas, sur des gens qui n’avaient pas d’arme. Il les a bombardés. J’ai vu des corps décapités par des obus.
C’est un crime de guerre et contre l’humanité. Il faudra attraper les Kadhafi vivants et les juger. Si le calme est revenu en ville, dont les habitants se sont battus avec bravoure contre les mercenaires du régime au son des ”Allah Akbar“, nous manquons de tout, de médicaments, de nourriture.
La communauté internationale ne doit pas nous laisser tomber. Nous avons besoin de vous. La situation est catastrophique même si la population se montre solidaire et tente de rétablir l’ordre.» Mohammed, médecin, Benghazi
Les villes qui s'enflamment

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