Regard enkhôlé, bague à tête de mort, Keith Richards toise l’objectif du photographe. Un demi-siècle de rock’n’roll vous contemple du haut de la couvrante ténébreuse de Life. Le junkie le plus célèbre de la planète, figure ultime de la grande musique électrique et de toutes les turpitudes dont elle se drape, raconte sa vie. Tremblez, simples mortels!
Sexe, drogue et rock’n’roll… ô trinité sacrée. Bon, le sexe, Keith, ce n’est pas vraiment sa tasse de thé. Contrairement à Mick Jagger ou au falot Billy Wyman, qui se goinfraient de groupies avec l’immodération d’enfants lâchés dans une confiserie, Keith Richards n’a jamais abusé des privilèges coïtaux inhérents au statut de rock star. Il est timide, il a besoin de relations stables – cela fait trente ans qu’il vit heureux en couple avec Patti Hansen.
En revanche, pour ce qui est de la drogue et du rock’n’roll, le vieux voyou en connaît un rayon. Fait au feu du blues, il a porté l’art de la guitare rythmique à son plus haut niveau. A 66 balais, il gratte avec une fougue et un plaisir intacts.
Les pires excès. Son autre grande passion, c’était la défonce. Keith Richards a consommé toutes les substances illicites possibles - à l’exception du crack. Il pousse parfois «le bouchon un peu loin», et c’est parti pour des virées infernales, des jours sans dormir (son record est de neuf…), au cours desquels il est capable de faire des «choses démentes» que les témoins lui racontent plus tard.
Doté d’une constitution exceptionnelle, il résiste aux pires excès. Ses camarades (Brian Jones, Gram Parsons…) s’écroulent; il va de l’avant, hâve, hagard, sublime… Les flics lui cherchent des noises, les douaniers le fouillent, il risque des peines de prison sévères… La baraka, d’excellents avocats, l’opinion publique le tirent de tous les coups durs.
Humour noir. En dépit des abus, la mémoire du guitariste reste prodigieuse. Et il s’avère un formidable conteur. Sens de la formule, goût du sarcasme, humour noir, rythme de la phrase, les mots de Keith sonnent aussi juste que ses riffs. Faisant montre d’une grande finesse psychologique, il dissèque les êtres avec un esprit vachard, ou juste potache (la taille du zizi de Mick...), qui n’exclut pas la tendresse fraternelle.
Jagger, le frère ennemi, en prend pour son grade. Surnommé tour à tour «Disco Boy» ou «Brenda», le chanteur des Stones excite la verve de Keith qui ne lui pardonne pas sa vanité. Les «Glimmer Twins» jouent toujours ensemble, mais ne sont plus vraiment des amis. «J’ai pris la route descendante qui mène à Dopeland et Mick, lui, s’est envolé vers Jetsetland»...
Saucisses-purée. Keith a été un gosse comme les autres, à peine plus solitaire (fils unique), à peine plus bizarre. Il a grandi dans la sombre Angleterre de l’aprèsguerre, avant l’invention de la couleur, à Dartford, un faubourg londonien. Il vénère son grand-père Gus qui l’emmène dans de grandes promenades, joue du violon et lui met sa première guitare dans les bras.
Et puis il découvre Chuck Berry, rencontre Mick Jagger qui possède tous les disques de Chuck Berry. Les deux amis font la connaissance de Brian Jones, un blondin qui excelle à la guitare slide, enrôlent Bill Wyman à la basse parce qu’il possède un ampli, débauchent Charlie Watts, batteur jazzy. Les Rolling Stones sont nés. Leur ambition: devenir le meilleur groupe de blues de Londres. Ils y arrivent aisément. Et puis ils écrivent leurs propres titres et alors le monde leur appartient.
Potentiellement dangereux (ses colères sont dévastatrices, il a toujours une lame sur lui, parfois un revolver), le vieux pirate révèle une personnalité complexe. Derrière la superbe de l’épouvantail vaudou, apparaît un être timide, fidèle en amitié, proche des enfants et des chats perdus. A la fin de Life il est devenu copain avec le lecteur, son semblable, son frère, il lui confie un secret plus précieux encore que le riff de Satisfaction: sa fameuse recette des saucisses-purée. It’s only rock’n’roll...
Life. De Keith Richards, en collaboration avec James Fox. Traduit de l’anglais par Bernard Cohen et Abraham Karachel. Robert Laffont, 664 p.
Traqué par les stups, fuyant le fisc anglais, Keith Richards a trouvé refuge en Suisse entre 1972 et 1976.
Les Rolling Stones ont découvert la Suisse au printemps de 1964. Ils ont donné leur premier concert continental dans le cadre de la Rose d’or et Claude Nobs, employé de l’office du tourisme, distribuait les billets dans la rue pour remplir la salle du casino. C’est à Vevey, dans la clinique du Dr Denber, un «vrai tordu», que Keith Richards fait sa première cure de désintoxication. En revanche, il n’est jamais venu se faire changer le sang sur les bords du Léman: ce mythe se fonde sur un bobard.
En septembre 1972, fuyant le fisc anglais et interdit de séjour dans plusieurs pays européens, Keith, sa compagne Anita Pallenberg et leurs enfants s’installent à Villars, où Claude Nobs, son «grand pote», lui a déniché une maison. Il s’adonne occasionnellement aux joies du ski.
Pendant les mois qu’il passe en Suisse, entrecoupés de séjours en Jamaïque et de tournées à l’étranger, Keith Richards écoute exclusivement du reggae, la musique qui donne sa tonalité à l’album Black & Blue, enregistré au Mountain Studio en 1975. Il passe souvent au chalet de Nobs. Le créateur du festival lui mitonne de petits plats, ils cherchent ensemble le guitariste qui pourrait succéder à Mick Taylor au sein des Rolling Stones. Rory Gallagher? Non. Ron Wood? «Surtout pas! décrète Keith, il me ressemble trop.» Sur ce, il pique du nez dans son assiette et reste sans connaissance. Inquiet, Nobs appelle Anita Pallenberg. Pas de souci, c’est ainsi qu’il se repose. Il revient à lui un peu plus tard et la conversation prend fin tard dans la nuit (c’est finalement Ron Wood qui sera choisi).
Claude Nobs évoque un type «extrêmement gentil, d’une très grande sensibilité».
Il se marre en rappelant que l’entrée de la maison du guitariste à Glion était bloquée par les voitures de location dont il avait perdu les clés…
Lors de son séjour helvétique forcé, Keith Richards s’acoquine avec les blousons dorés de la région: Stanislas Klossowski, le fils de Balthus, des dealers comme Tibor, ou Sandro Sursock, le beau-fils de Saddrudin Aga Khan, figure de la scène punk-rock genevoise. Ce dernier aide le guitariste des Rolling Stones à s’approvisionner en poudre, ainsi qu’à détourner l’attention des stup’s et de la presse. Il parade en boîte avec Keith, Anita, Mick Jagger; ils font rugir le moteur de leurs Jaguar dans la nuit. «Nous étions bruyants, voyants, arrogants», se souvient Sandro.
Dans Life, Keith s’inscrit en faux contre la rumeur selon laquelle il ne sait pas lire: «Je lis des tonnes de livres. Je dévore les bouquins.» Ses auteurs favoris sont George MacDonald Fraser et Patrick O’Brian. Il lit «assez souvent» la Bible, car «c’est plein de belles formules, là-dedans». Dans les années 70, il allait s’approvisionner chez Payot Vevey. Il semble qu’il achetait alors des livres au mètre pour garnir ses étagères. Les apprenties libraires peinaient à détacher leur regard de sa braguette béante…
Un matin de 1976, Sandro Sursock reçoit un coup de fil d’Anita, affolée. Keith est en tournée avec les Stones, et leur bébé, Tara, deux mois, ne bouge plus. Sandro se précipite, tente un bouche-à-bouche. Trop tard, l’enfant s’est étouffé dans son vomi. Claude Nobs dit sobrement: «J’ai organisé l’enterrement du petit.» Keith consacre trois pages de Life à cette tragédie et se dit à jamais hanté par le petit fantôme de Tara: «Depuis, il y a en moi un vide et un froid permanents (…) il me manque un garçon.»
Keith Richards a fini par reprendre la route, craignant que le temps passé dans ce «sanatorium du monde occidental» qu’est la Suisse ne finisse par altérer sa créativité. AD
L'Hebdo se souvient
Life in Switzerland

Traqué par les stups, fuyant le fisc anglais, Keith Richards a trouvé refuge en Suisse entre 1972 et 1976.
Les Rolling Stones ont découvert la Suisse au printemps de 1964. Ils ont donné leur premier concert continental dans le cadre de la Rose d’or et Claude Nobs, employé de l’office du tourisme, distribuait les billets dans la rue pour remplir la salle du casino. C’est à Vevey, dans la clinique du Dr Denber, un «vrai tordu», que Keith Richards fait sa première cure de désintoxication. En revanche, il n’est jamais venu se faire changer le sang sur les bords du Léman: ce mythe se fonde sur un bobard.
En septembre 1972, fuyant le fisc anglais et interdit de séjour dans plusieurs pays européens, Keith, sa compagne Anita Pallenberg et leurs enfants s’installent à Villars, où Claude Nobs, son «grand pote», lui a déniché une maison. Il s’adonne occasionnellement aux joies du ski.
Pendant les mois qu’il passe en Suisse, entrecoupés de séjours en Jamaïque et de tournées à l’étranger, Keith Richards écoute exclusivement du reggae, la musique qui donne sa tonalité à l’album Black & Blue, enregistré au Mountain Studio en 1975. Il passe souvent au chalet de Nobs. Le créateur du festival lui mitonne de petits plats, ils cherchent ensemble le guitariste qui pourrait succéder à Mick Taylor au sein des Rolling Stones. Rory Gallagher? Non. Ron Wood? «Surtout pas! décrète Keith, il me ressemble trop.»
Sur ce, il pique du nez dans son assiette et reste sans connaissance. Inquiet, Nobs appelle Anita Pallenberg. Pas de souci, c’est ainsi qu’il se repose. Il revient à lui un peu plus tard et la conversation prend fin tard dans la nuit (c’est finalement Ron Wood qui sera choisi).
Claude Nobs évoque un type «extrêmement gentil, d’une très grande sensibilité».
Il se marre en rappelant que l’entrée de la maison du guitariste à Glion était bloquée par les voitures de location dont il avait perdu les clés…
Lors de son séjour helvétique forcé, Keith Richards s’acoquine avec les blousons dorés de la région: Stanislas Klossowski, le fils de Balthus, des dealers comme Tibor, ou Sandro Sursock, le beau-fils de Saddrudin Aga Khan, figure de la scène punk-rock genevoise.
Ce dernier aide le guitariste des Rolling Stones à s’approvisionner en poudre, ainsi qu’à détourner l’attention des stup’s et de la presse. Il parade en boîte avec Keith, Anita, Mick Jagger; ils font rugir le moteur de leurs Jaguar dans la nuit. «Nous étions bruyants, voyants, arrogants», se souvient Sandro.
Dans Life, Keith s’inscrit en faux contre la rumeur selon laquelle il ne sait pas lire: «Je lis des tonnes de livres. Je dévore les bouquins.» Ses auteurs favoris sont George MacDonald Fraser et Patrick O’Brian. Il lit «assez souvent» la Bible, car «c’est plein de belles formules, là-dedans». Dans les années 70, il allait s’approvisionner chez Payot Vevey. Il semble qu’il achetait alors des livres au mètre pour garnir ses étagères. Les apprenties libraires peinaient à détacher leur regard de sa braguette béante…
Un matin de 1976, Sandro Sursock reçoit un coup de fil d’Anita, affolée. Keith est en tournée avec les Stones, et leur bébé, Tara, deux mois, ne bouge plus. Sandro se précipite, tente un bouche-à-bouche. Trop tard, l’enfant s’est étouffé dans son vomi. Claude Nobs dit sobrement: «J’ai organisé l’enterrement du petit.» Keith consacre trois pages de Life à cette tragédie et se dit à jamais hanté par le petit fantôme de Tara: «Depuis, il y a en moi un vide et un froid permanents (…) il me manque un garçon.»
Keith Richards a fini par reprendre la route, craignant que le temps passé dans ce «sanatorium du monde occidental» qu’est la Suisse ne finisse par altérer sa créativité.
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