Il est deux heures du matin. Tout est calme dans la cafétéria d’Al Jazeera, à Doha, où quelques journalistes sirotent un café en attendant de reprendre leur service.
«J’ADORE LA SUISSE QUI EST UN PEU DEVENUE MON PAYS FINALEMENT.»
Khadija Benguenna, la star de la chaîne d’information continue, les observe. «Ils sont très fatigués. Depuis le début des révoltes dans le monde arabe, nous travaillons sans cesse», témoigne la plus Suissesse des journalistes arabes - elle a vécu quatre ans à Genève et a travaillé pour Radio suisse internationale.
Mainte fois primée pour son travail et notamment ses interviews incisives, classée en 2007 par le magazine américain Forbes parmi les dix femmes les plus influentes dans le monde arabe, cette journaliste franco-algérienne raconte à L’Hebdo sa révolution, ses rencontres avec Kadhafi et ses espoirs.
Interview-vérité d’une femme qui parle tous les soirs à plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs.
Etes-vous surprise par ce printemps des révolutions arabes?
Non. Depuis trois ou quatre ans, la rue arabe, du Maroc au Yémen, s’échauffe contre les régimes dictatoriaux. En Egypte par exemple, nous avons réalisé de nombreux reportages sur les jeunes, le chômage, l’état d’urgence ou la corruption. Pour nous, il y avait de nombreux indices de la montée de la contestation.
Ce qui explique la réactivité d’Al Jazeera?
Nous sommes sur le terrain et surtout nous couvrons l’actualité sans nous demander si le sujet sera vendeur ou non. Ensuite, la force d’Al Jazeera, c’est son carnet d’adresses et surtout son nom. Les gens nous appellent pour nous fournir des informations.
Les forces d’opposition, les jeunes, les élites intellectuelles… tout le monde est prêt à nous transmettre des vidéos, à témoigner. La chaîne a beaucoup investi dans sa crédibilité et dans son réseau. Aujourd’hui, ça paie.
Dans le même temps, on accuse votre chaîne de faire ces révolutions...
Nous ne faisons que la moitié du travail. Prenez l’exemple de Mohamed Bouazizi, le jeune Tunisien qui s’est immolé par le feu (en janvier 2011, ndlr) et dont la mort a déclenché la révolution arabe.
Ses amis, depuis Sidi Bou Saïd, ont contacté Al Jazeera pour nous raconter le drame. Le copain de Bouazizi a même pris beaucoup de risques en témoignant en direct. Mais en le faisant, il a libéré la parole en Tunisie et dans le monde arabe. C’est une forme de journalisme citoyen plus fort que les agences de presse.
Le téléphone portable et internet sont désormais des armes redoutables… Mais il faut bien avouer que ces jours-ci nous n’arrivons pas à suivre. On fait du direct intégral. Il se passe trop de choses.
Franchement, les révolutionnaires devraient se coordonner avec nous… (elle sourit). On est fatigués. On travaille jusqu’à 4 heures du matin, on se lève très tôt. Nous sommes tout le temps branchés. Même dans mes rêves, je pense révolution, je vis révolution.
Et vous, quel est votre rêve?
Que l’Algérie, mon pays, se révolte aussi (elle sourit).
Cela dit, comment le monde arabe en est arrivé là?
Prenons l’exemple de la Libye. Vous avez un colonel qui règne depuis 41 ans sur un pays très riche en pétrodollars, mais dont les habitants sont pauvres. Bien entendu, quand Al Jazeera met en lumière cette réalité, nous sommes tout de suite classés d’ennemis du régime.
Or le vrai problème, ce ne sont pas les journalistes. Le problème, dans cette partie du monde, c’est l’absence de démocratie, la corruption, les élections truquées, l’analphabétisme, le manque de perspective sociale, la pauvreté...
Les régimes préfèrent investir dans leur armée et leurs services de sécurité plutôt que dans l’éducation et la santé. Quand nous allons filmer les gens là où ils vivent, nous montrons tout cela. C’est normal que nous dérangions les puissants.
Des puissants qui ont peur de vous désormais. A votre avis, quel sera le prochain pays balayé par le vent de la révolte?
Probablement l’Arabie saoudite. Là-bas, il n’y a pas le feu. C’est pire. Le pays est assis sur un volcan.
Mais de manière générale, tous les pays sont concernés. Aucun ne passera indemne à travers cette phase de contestation. Les jeunes ont grandi. Ils n’ont plus besoin qu’on leur dise ce qu’ils doivent penser.
En Egypte notamment, ils ont lancé une grande opération de nettoyage en démantelant par exemple les services de sécurité. Ils demandent en outre aux anciens cadres du régime, non pas de tourner leur veste, mais de rendre leur tablier. Une belle preuve de maturité.
Aujourd’hui, tous les regards sont tournés vers une Libye au bord de la guerre civile. Vous avez également interviewé Kadhafi à plusieurs reprises. Comment est-il en vrai?
C’est un grand peureux, plaisant, mais difficile à cerner. Mais attention à ne pas l’enterrer trop vite. L’homme a de la ressource. Il possède plus de cartes dans son jeu qu’on ne le pense.
Vraiment?
Kadhafi peut déstabiliser l’économie mondiale. Il a beaucoup d’argent. Imaginez ce que vous pouvez faire sur les marchés avec des dizaines de milliards de dollars dans les poches. Il a du pétrole bien sûr. Il peut faire grimper le prix du baril très haut.
Il connaît très bien les peurs des Occidentaux. Ce n’est pas un hasard s’il a relâché 5000 Tunisiens il y a quelques semaines. Des réfugiés qui ont débarqué à Lampedusa et qui font craindre une invasion aux Européens. A tort à mon avis.
Mais le colonel sait aussi beaucoup de choses sur les grands de ce monde. Il en connaît assez sur leurs petites habitudes pour les rendre très prudents. Cela explique en grande partie la position hypocrite des Américains et Européens au début de la révolte libyenne.
Alors qu’Obama s’est exprimé le premier jour ou presque sur la crise égyptienne, personne n’a esquissé le moindre commentaire durant une semaine au sujet de Tripoli.
«L’EUROPE OUBLIE QUE SON AVENIR SE TROUVE AU SUD, AU MAGHREB.»
Cette semaine, le monde a célébré la Journée de la femme. Beaucoup estiment que ces révolutions vont leur offrir une nouvelle place dans la société arabe. Qu’en pensez-vous?
Les femmes arabes sont très combatives. Prenez l’exemple des Algériennes qui étaient en première ligne pendant la guerre d’indépendance contre la colonisation française. Elles ont aussi payé le prix fort pendant les années 90 en Algérie.
La guerre contre le terrorisme a coûté la vie à des milliers d’entre elles. C’est aussi pour cette raison que j’ai dû quitter mon pays. Le malheur, c’est que, une fois la victoire acquise, les femmes ne font plus partie du jeu. Elles doivent reprendre leurs places dans leurs cuisines. La politique est une affaire d’hommes chez nous. Je crains que ce scénario ne se répète encore.
Quel rôle jouent-elles dans les révolutions?
Il est important. En T-shirt-pantalon, voilées ou vêtues de leurs abaya noire (tenue traditionnelle des femmes du Golfe), elles sont partout, sur la place Al Tahrir au Caire, en Tunisie, en Irak, au Yémen, au Bahrein ou en Libye… Beaucoup ont été arrêtées et tabassées par la police, comme la jeune Yéménite Tawakoul Kerman.
Or le rôle des femmes ne doit sûrement pas s’arrêter là. Elles doivent continuer le combat et jouer un rôle dans les nouvelles institutions de leurs pays, même si dans les nouveaux gouvernements transitoires issus des révolutions en Egypte et en Tunisie, les femmes sont absentes.
Revenons aux Occidentaux. Vous fustigez leur hypocrisie. Pourquoi?
Le vrai problème dans cette crise vient effectivement de l’Occident. Dès qu’il y a un petit changement dans le monde arabe, les Occidentaux craignent pour leurs intérêts. Raison pour laquelle ils mettent toujours en avant la peur des islamistes.
Tout comme les dictateurs du monde arabe d’ailleurs. Ben Ali l’a dit. Moubarak aussi avant de sortir la carte de l’anarchie. Kadhafi et son fils Seif al-Islam ont évoqué cette menace également. Ils ont parlé de Ben Laden à une heure de l’Europe.
Les régimes arabes ont bien compris cette mécanique. Ils l’utilisent à chaque fois. Et ça marche. Or quand on lit les câbles de Wikileaks, on se rend pourtant compte que les diplomates occidentaux comprennent très bien la réalité du monde arabe. Les USA sont au courant de tout ce qui s’y passe. Mais ils se taisent et ils ont accepté que nos pays deviennent des prisons à ciel ouvert.
Peut-être que les Occidentaux ont peur de l’exemple algérien. Les islamistes du Front islamique du salut (FIS) avaient failli prendre le pouvoir au début des années 90.
L’Algérie n’est pas le bon exemple. Si j’ai toujours été contre l’islamisme algérien, très primaire, qui se positionne contre les droits de la femme, contre le travail de la femme, le FIS avait néanmoins gagné les élections. Puis le jeu démocratique a été fermé par les Occidentaux alors que ces derniers ne se formalisent pas de voir des islamistes diriger la Turquie.
C’est complètement hypocrite. Comme l’est l’attitude d’Israël qui refuse aux Arabes le droit d’accéder à la démocratie. Or l’Europe oublie que son avenir se trouve au sud, au Maghreb. C’est là qu’elle recrutera la main-d’œuvre dont elle a besoin. C’est là qu’elle doit investir pour assurer sa croissance.
Dix ans après le 11 septembre 2001, les Occidentaux doivent revoir leurs idées reçues sur le monde arabe.
Aujourd’hui, beaucoup de spécialistes du monde arabe estiment qu’il faudrait appliquer le modèle turc aux pays qui se sont soulevés.
La Turquie pourrait être un très bon modèle même si les Turcs ont encore l’image de colons chez les Arabes. C’est un bon équilibre entre armée et politique. Les gens peuvent s’exprimer. Et l’armée protège la démocratie alors que dans le monde arabe, on a une armée politique. En Algérie, certains généraux sont les faiseurs de présidents, des hommes d’affaires et les patrons de la corruption.
Mais pour revenir à la Turquie, si le modèle séduit dans la région arabe, c’est que les islamistes turcs sont intelligents. Ce qui n’est pas forcément le cas des islamistes arabes. Ils ont le sens de l’Etat. Ils savent aussi jouer leur carte sur la scène internationale.
Depuis cinq ans, la Turquie fait des médiations dans des crises entre Arabes, entre Israéliens et Arabes. Elle s’appuie également sur la Syrie et l’Iran pour créer un groupe d’intérêts dans la région.
Vu de Doha, combien de temps va encore durer cette révolution?
Elle n’est de loin pas terminée. La poussière n’est pas encore retombée. Tout le monde regarde encore ce qui se passe en Egypte, la mère du monde arabe. Ça bouge encore en Tunisie.
Cela dit, je ne pense pas que le monde arabe deviendra demain un espace démocratique. Cela prendra plus de temps. J’espère que je le verrai de mon vivant. Je souhaite en tout cas que mes trois enfants puissent voir un président de 40 ans être élu démocratiquement dans un pays arabe. Ce serait une belle victoire.
A propos, vous connaissez bien la Suisse.
J’y ai vécu quatre ans. Quatre belles années entre Berne où je travaillais pour Radio suisse internationale et Genève où je vivais. J’y reviens chaque année. Avec mon mari, nous possédons un appartement proche de la ville du bout du lac. J’adore votre pays qui est un peu devenu le mien finalement.
Pourquoi alors avoir rejoint Al Jazeera?
Par goût du défi. Bon, au début, franchement, j’avais un peu peur de quitter la Suisse et son confort. Tout était à faire à Doha. Mais ce qui m’a convaincue, c’est le ton. J’ai vu des journalistes très durs avec les grands du monde arabe.
Un jour, Arafat s’est énervé contre un de mes collègues en lui disant «Tu sais avec qui tu parles… Avec Arafat…» C’est ça l’esprit frondeur d’Al Jazeera. On ose dire les choses. C’est peut-être ce qui manque dans les médias occidentaux aujourd’hui.
Mais êtes-vous pour autant indépendants du pouvoir qatari?
Oui. Pour preuve, l’émir a de très bonnes relations avec Kadhafi. Il n’y a jamais d’intervention politique pour nous dire de couvrir tel ou tel événement. Nous sommes libres. Le Qatar a été même le premier pays arabe à se réjouir du changement de régime en Egypte notamment.
Jamais un pays arabe n’a donné une telle position en faveur d’un mouvement social avant que cela soit terminé. Au sujet de la Libye, le premier ministre a expliqué qu’il était avec le peuple libyen et qu’il dénonçait la torture, la violence.
Mais quel est l’intérêt pour l’émir?
La chaîne lui a permis de gagner en visibilité. C’est devenu un grand pays qui pèse sur la scène internationale. Et il n’a pas besoin de dépenser 60 milliards de dollars en armement comme l’Arabie saoudite pour défendre ses intérêts. C’est un calcul plutôt intelligent.
Et la Suisse, c’est un pays dont vous parlez souvent à l’antenne?
Pas vraiment. Il a fallu la crise des minarets pour qu’on en parle un peu plus. Nous avons d’ailleurs réalisé une interview de Micheline Calmy-Rey à sa demande. Elle a pu nous expliquer que le gouvernement était contre l’interdiction des minarets.
Après l’enregistrement, votre ministre en avait profité pour me faire part de ses soucis avec Kadhafi en m’avouant qu’elle ne savait plus quoi faire avec le maître de Tripoli. Qu’elle n’arrivait pas à comprendre à ce qu’il cherchait et à trouver une issue à la crise entre vos deux pays. Finalement, elle et moi en avons bien ri. Mais que pouvait-elle faire d’autre?
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