Cinéma
Kiarostami au pays du Soleil levant

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 29.08.2012 à 15:43

L’Iranien, qui a tourné «Like Someone in Love» au Japon, sera la semaine prochaine à Lausanne. Rencontre.

Silences, non-dits, difficultés relationnelles, réflexions sur le temps qui passe, la vie et la mort, mais aussi sur le cinéma, l’acte de filmer, comme dans le somptueux Close-Up (1990), l’un de ses meilleurs films à ce jour: Abbas Kiarostami est un cinéaste précieux, un esthète qui cache sous son apparent maniérisme une volonté farouche de montrer l’indicible et de défendre des valeurs profondément humanistes.

Impossible à décrire en quelques lignes tant elle est protéiforme même si les mauvaises langues ont fait de l’ennui son dénominateur commun, son œuvre s’enrichit aujourd’hui d’une nouvelle aventure: un film tourné au Japon, avec des acteurs japonais et dans une langue qui lui est totalement étrangère.

Deux ans après un Copie conforme tourné en Toscane avec Juliette Binoche, Like Someone in Love nous emmène à Tokyo sur les traces d’une jeune fille travaillant comme call-girl à l’insu de son copain, et qui va se rendre chez un vieil homme qui cherche, plus qu’un corps juvénile, quelqu’un avec qui partager un moment de complicité. Ou le triangle amoureux revisité dans un film stylisé à l’extrême (Kiarostami utilise plus que jamais des vitres, fenêtres, écrans et miroirs pour mieux insister sur le côté de plus en plus fragmentaire des relations humaines) et se déroulant pour l’essentiel, en plans fixes, dans trois lieux: un restaurant, un appartement et une voiture.

Le choix de l’exil. «Le problème en ce qui concerne les relations humaines, c’est savoir d’où vous venez, explique l’Iranien, rencontré en mai dernier à Cannes où son film était en compétition. Et c’est de là que viennent tous les malentendus: si vous ne savez pas qui vous êtes, vous ne savez pas quoi faire, que dire. Mais mon but, en réalisant Like Someone in Love, n’était pas de me pencher sur des questions identitaires. Car de toute manière, vous pouvez prendre n’importe quel personnage de n’importe quel film, il aura forcément un problème identitaire.»

La grande force de Like Someone in Love, c’est en tous les cas d’arriver à faire passer beaucoup d’émotion malgré une grande économie dans les dialogues et une mise en scène aussi froide que l’environnement urbain qui sert de cadre au film – on est loin des paysages ensoleillés du Goût de la cerise, Palme d’or 1997, ou d’Au travers des oliviers (1994). Mais pourquoi avoir une nouvelle fois choisi l’exil? En Iran, les cinéastes ont de moins en moins de liberté, répond Abbas Kiarostami.

«Et il ne s’agit pas seulement de censure. Même si vous obtenez les autorisations nécessaires, vous n’avez aucune garantie de pouvoir tourner. Car entre le moment où l’on vous donne une autorisation et celui où votre film est projeté, il se passe des mois. Et en Iran, en neuf mois, les gens au pouvoir peuvent changer neuf fois... Pour avoir une garantie totale, vous devez faire partie du gouvernement. C’est la seule solution. Mais c’est sûr que cela serait plus facile de travailler en Iran, sans avoir à donner mes instructions à travers un interprète.»

En marge de ses activités cinématographiques, l’Iranien est également poète et photographe. Il sera à Lausanne dans quelques jours: pour la première de son film, mais également pour finaliser le montage d’une exposition à découvrir à la Galerie Lucy Mackintosh.

«Like Someone in Love». D’Abbas Kiarostami. Avec Rin Takanashi et Tadashi Okuno. France/Japon, 1 h 49. Sortie le 5 septembre. Avant-première le 4 à Lausanne (Capitole), en présence du réalisateur. www.cinematheque.ch Expo «Windows» à la Galerie Lucy Mackintosh du 7 septembre au 13 octobre. www.lucymackintosh.ch


ABBAS KIAROSTAMI

Né en 1940 à Téhéran. Primé à Locarno en 1989 pour Où est la maison de mon ami?, Palme d’or à Cannes en 1997 pour Le goût de la cerise.

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