L’un possède la came, l’autre détient la mule. La Russie et l’Ukraine se tiennent par la barbichette, mais s’obstinent à tirer dessus. Et leur annuelle «crise du gaz» s’engage toujours plus tôt. La dernière saison de ce feuilleton a débuté par une offensive de l’Ukraine. Le 13 octobre, le pays a annoncé vouloir augmenter les droits de passage du gaz russe à destination de l’Europe, de 1,6 à 2,7 dollars les 1000 m3/100 km. «En pleine crise économique, l’Ukraine essaie d’augmenter sa rente», résume Pierre Verluise, chercheur à l’IRIS à Paris. Mais cette menace sert aussi de monnaie d’échange: «En janvier dernier, l’Ukraine s’est engagée à acheter 52 milliards de m3 de gaz à la Russie en 2010, rappelle Marc-Antoine Eyl-Mazzega, spécialiste des politiques gazières à la Fondation Robert Schuman. C’était avant qu’elle ne comprenne l’ampleur de la crise.» Aujourd’hui, le pays n’a plus ni le besoin, ni les moyens pour une telle quantité d’or bleu et espère que Gazprom acceptera de diviser par deux les livraisons prévues, sans pénalités. Or, l’Ukraine constitue le premier client du géant russe: des milliards de dollars sont en jeu. La fin des prix d’amis. C’est tout le rapport privilégié entre les deux pays frères qui se désagrège depuis la Révolution orange. Le prix d’amis concédé autrefois à l’Ukraine (80 dollars les 1000 m3 de gaz) se rapproche aujourd’hui de celui du marché (208 dollars). De même, Gazprom jouissait jusqu’à présent d’un tarif de passage imbattable en Ukraine: «En Suisse ou en Allemagne, le transit coûte entre 3 et 4,5 dollars », souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Ces tarifs donnent toute légitimité à l’Etat orange pour indexer à son tour les siens à ceux du marché. Mais sa démarche peut aussi être interprétée comme un appel au deal à l’amiable: nous n’augmentons pas (ou peu) le prix du transit et vous acceptez de nous vendre moins de gaz. Ces délicates négociations pourraient durer jusqu’au 17 janvier, date de l’élection du nouveau président ukrainien. L’actuel chef de l’Etat, Viktor Iouchtchenko, europhile impopulaire et haï de Moscou pour sa volonté d’adhérer à l’OTAN, (que les Ukrainiens ne veulent pas), ne sera certainement pas reconduit. Pour Marc-Antoine Eyl-Mazzega, son successeur devra commencer par renoncer à l’Alliance atlantique pour faciliter les rapports avec la Russie. Par contre, le rapprochement avec l’Europe devrait se confirmer, que l’insaisissable Ioulia Timochenko ou le prorusse Viktor Ianoukovitch accède à la présidence. L’opinion publique y est favorable, par conviction et pragmatisme. D’autant que l’UE a promis 2 milliards d’investissement pour moderniser les installations gazières. Après cinq ans de troubles, le changement de président doit inaugurer une ère nouvelle, moins butée avec la Russie et moins royaliste que le roi avec l’Ouest.
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