A 58 ans, le banquier Konrad Hummler prépare son prochain grand défi. Ce printemps, il reprendra en effet la présidence du groupe de presse Neue Zürcher Zeitung (NZZ) – un vieux rêve pour cet amoureux de l’écriture et du débat d’idées.
«JE ME DEMANDE COMBIEN DE TEMPS NOUS TIENDRONS JUSQU’À LA PROCHAINE BULLE.» Konrad Hummler
En parallèle, il continue à diriger Wegelin & Co., banque privée saint-galloise qu’il a rachetée avec un associé il y a vingt ans pour en faire l’un des fleurons du private banking en Suisse.
Président de l’Association des banquiers privés suisses, Konrad Hummler évoque pour L’Hebdo les difficultés et les défis qui attendent la place financière helvétique.
La Suisse négocie actuellement avec l’Allemagne et l’Angleterre un projet d’impôt libératoire à la source, connu sous le nom «Rubik». Vous proposiez déjà cette piste en 2001. Etes-vous fier de voir que le temps vous a donné raison?
La fierté n’est pas le bon terme. En réalité, je suis insatisfait car je n’ai pas réussi à convaincre mes collègues d’adopter cette solution plus tôt.
En particulier, au moment des négociations des Bilatérales II avec l’Union européenne, je n’ai pas réussi à imposer l’idée de l’impôt libératoire comme alternative à l’accord sur la fiscalité de l’épargne. Cela aurait été une vraie occasion de faire un grand pas en avant, et de négocier de manière proactive.
Qu’espérez-vous obtenir avec ces négociations?
C’est notre chance d’inventer un nouveau modèle d’affaires, qui combine les caractéristiques économiques de la gestion de fortune offshore (hors du pays où l’on réside, ndlr) avec la nécessaire conformité fiscale.
Cela signifie-t-il que le secret bancaire comme moyen d’attirer des fonds non déclarés est définitivement mort?
Non, il n’est certainement pas mort. En particulier concernant les pays qui ne sont pas prêts ou ne veulent pas conclure un accord d’impôt libératoire avec la Suisse. Ainsi que les pays avec lesquels la Suisse ne peut pas conclure d’accord de ce type, du fait qu’il ne s’agit pas d’Etats de droit gouvernés de manière légitime.
De quels pays parlez-vous?
Il y a beaucoup d’exemples.
En Europe?
Non, pas en Europe, mais dans le reste du monde.
Il y a quelque temps, vous défendiez encore la soustraction fiscale par des Français ou des Allemands. Vous dénonciez les politiques «confiscatoires» de ces pays.
Absolument, c’est une opinion que je continue à défendre à titre personnel. L’impôt libératoire est une réponse pragmatique au monde tel qu’il se présente à nous, que je défends en tant que banquier et président d’une association faîtière.
Vous dissertiez volontiers, jadis, sur le fait que la soustraction fiscale ne pose pas de dilemme moral.
Je défends toujours cette idée. La possibilité pour un épargnant d’échapper un peu aux autorités de son propre pays me paraît toujours légitime.
Car si vous réfléchissez, la patrie de l’épargnant représente aussi son plus gros risque: c’est là qu’il habite, c’est là que se trouvent ses amis et sa famille, il ne peut pas partir si facilement. Un monde dans lequel il peut déplacer son capital le plus librement possible est donc une manière de diversifier ses risques.
Il y a quand même des critiques contre le projet Rubik. Oswald Grübel, président d’UBS, estime qu’il n’y a pas à se réjouir du fait que les banques suisses percevront des impôts au nom de gouvernements étrangers.
Bien sûr que le fait d’accomplir le travail des fiscs étrangers peut déranger. Mais nous le faisons déjà pour notre propre pays, à travers l’impôt anticipé. Je crois qu’Oswald Grübel oublie que sans cet accord, nous aurions une guerre de données à coups de CD volés, dont le prix serait encore beaucoup plus élevé.
Un autre chantier important, c’est la loi «too big to fail» qui passe devant le Parlement cette année. Son objectif est de prévenir le risque systémique posé par les grandes banques, encore une idée que vous défendez depuis longtemps. Etes-vous satisfait par ce projet de loi?
Non, car le problème de base, c’est-à-dire la garantie implicite que l’Etat offre aux grandes banques, n’est pas attaqué à la racine. Avec cette nouvelle loi, on essaie de régler le problème par la régulation. On n’a pas voulu éliminer la garantie parce que c’est si commode pour les grandes banques d’en bénéficier.
Quelle aurait été la solution?
De séparer strictement ce qui relève des prestations conteplace nant un risque systémique des autres activités des banques.
Cette idée est-elle morte?
J’ai bien peur que oui. Je me demande simplement combien de temps nous tiendrons jusqu’à la prochaine bulle. J’ai l’impression que tous les moyens sont mis en oeuvre pour essayer d’échapper en partie ou totalement à cette régulation. Et tôt ou tard, on verra la naissance de nouvelles structures qui contiendront à nouveau un niveau d’endettement trop élevé par rapport aux fonds propres.
Le président de la Banque nationale suisse (BNS) a été critiqué en raison des lourdes pertes liées aux achats d’euros. Que pensez-vous de Philipp Hildebrand?
En tant que membre du conseil de la BNS, je me suis toujours abstenu de commenter la politique monétaire, car celle-ci doit rester indépendante de toute influence politique.
Vous vous êtes tout de même exprimé contre le versement de 2,5 milliards de francs aux cantons et à la Confédération pour l’exercice 2010.
Cette question relève de la compétence du conseil de la BNS. Comme je l’ai écrit dans mon dernier commentaire d’investissement, je regrette en effet que ce dernier ait privilégié le versement d’un montant fixe aux pouvoirs publics, au lieu de constituer les réserves prévues par la loi sur la Banque nationale. Le conseil de la BNS a visiblement inversé les priorités.
Est-ce le signe d’une perte d’indépendance de la BNS?
La politique monétaire n’est pas affectée par cette décision. C’est tout à fait supportable pour la BNS d’un point de vue financier. Mais c’est l’absence de principes qui me dérange.
Il y a moins d’un an, lors de la dernière assemblée générale, ce même conseil de la BNS a dit que les provisions devraient être augmentées en raison des risques plus élevés qui pesaient sur la banque nationale. On ne peut donc pas venir quelques mois plus tard et réduire ces provisions à une fraction du montant de l’année dernière!
Qu’attendez-vous de la nouvelle présidente de l’organe de surveillance des marchés financiers, la Finma?
J’espère qu’elle est consciente de sa responsabilité vis-à-vis des banques et de la place financière. Les turbulences que nous avons traversées ces dernières années ont ébranlé la confiance qui régnait autrefois, et je le comprends. Mais ce qui importe, c’est que l’autorité de surveillance n’ait pas un caractère trop policier.
L’opinion publique est plutôt en faveur de plus de régulation. Payez-vous le prix des erreurs des grandes banques?
Un des problèmes qui existe sur toutes les places financières, c’est que les grands établissements bénéficient d’avantages liés à leur taille, car ils peuvent faire des économies d’échelle. Les mesures que doivent prendre les petites banques pour être conformes à la régulation sont beaucoup plus coûteuses, en proportion à leur bilan.
On pourrait donc soupçonner les grands établissements, probablement alliés aux grandes sociétés de révision, de privilégier systématiquement un renforcement de la régulation, pour mieux se battre contre les petites banques.
En avril prochain, vous reprenez la présidence de la NZZ. C’est une nouvelle étape importante dans votre vie.
Oui, je me réjouis de commencer. Cette branche est dans une phase de redéfinition importante et je suis confiant que nous y arriverons avec succès.
Allez-vous continuer à écrire des chroniques dans la «NZZ»?
Ce sont des choses qui restent à discuter avec la rédaction. En fin de compte, c’est le rédacteur en chef qui doit décider dans quelle mesure il souhaite que je participe comme collaborateur à son journal.
Vous êtes aussi son chef…
Oui, mais je n’interviendrai pas dans son domaine de responsabilité.
Vous êtes proche de plusieurs «think-tanks» libéraux, comme le European Policy Forum ou la Progress Foundation. Au-delà du défi économique, c’est aussi un défi idéologique...
Le conseil d’administration ne peut pas influencer le contenu d’un journal. Notre responsabilité, c’est de veiller à ce que les bonnes personnes soient au bon endroit. Nous nous limiterons à ce rôle.
Profil
Konrad Hummler
1981 Entre à l’Union de banques suisses comme bras droit du président, Robert Holzach.
1990 Rejoint Wegelin & Co. Banquiers Privés à Saint-Gall.
2004 Démissionne du conseil d’administration de l’Association suisse des banquiers pour protester contre l’absence de débat au sein de l’organisation. La même année, il entre au Conseil de banque de la BNS.
2008 Nommé président de l’Association suisse des banquiers privés.
2011 En avril, il devient président de la NZZ.
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