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Konrad Hummler, l'émeutier du monde de la finance

Mis en ligne le 21.07.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-07-21

Konrad Hummler, l'émeutier du monde de la finance

portrait Il est le banquier le plus original de Suisse. Anarcho-libertaire et vétéran de Mai 68, le Saint-Gallois a scandalisé ses collègues en s'opposant à l'accord de Schengen. Pierre Nebel a plongé dans son univers étonnant.

Avec sa bouille de brave maire de campagne et sa moustache broussailleuse, Konrad Hummler suscite d'emblée la confiance. A n'en pas douter, un bourgeois de province peu porté sur l'aventure et amateur de bonne chair. Mais les apparences sont trompeuses. Car sous son air débonnaire, le directeur et associé de la banque privée saint-galloise Wegelin est l'émeutier numéro un du monde de la finance, l'anarcho-rebelle le plus craint des banquiers helvétiques. «Mes collègues me traitent de "Querdenker" (électron libre), rigole Konrad Hummler. Une manière élégante de dire que je suis fou!»

Un fou? En tout cas un banquier qui, ô sacrilège, s'est opposé à la fois à Schengen et à l'accord sur la taxation de l'épargne. Un véritable traître à la cause! Quand tous ses collègues luttent pour gagner la dernière votation, Hummler paie des affiches proclamant que «les commissaires européens se réjouissent de pouvoir décider du sort de la Suisse». Quand la finance helvétique, unanime, célèbre la sauvegarde du secret bancaire, le moustachu à l'air bonasse claque la porte du conseil d'administration de l'Association suisse des banquiers et dénonce son «manque de culture du débat» et son habitude «d'être toujours d'accord avec le chef».

seul contre tous Lorsqu'il évoque ses derniers éclats, Konrad Hummler prend le mauvais sourire d'un garnement se souvenant avec délice d'un coup pendable. «Je n'avais pas besoin de m'engager dans cette campagne, mais je dois avouer que cela m'a procuré une jouissance certaine.» Le banquier a en effet une vilaine tendance à l'anarchisme. Il adore être seul contre tous, campé dans le rôle du prophète vengeur secouant les certitudes établies.

Parmi ses chevaux de bataille, «l'illusion» que l'accord sur la taxation sur l'épargne sauvera le secret bancaire. «Chacun sait que ce traité se laisse très facilement contourner. L'Union européenne remarquera bientôt que la taxe que va prélever la Suisse ne lui rapportera quasiment rien. Et alors, je vous promets qu'elle reviendra très vite pour renégocier.» Selon lui, la Suisse aurait beaucoup mieux fait de calmer l'Europe en lui livrant quelques solides milliards grâce à une «flat tax» de 15 à 20% sur les intérêts des avoirs sans risque. Un échange de bons procédés: la garantie de la sauvegarde à long terme du secret bancaire contre une part au gâteau juteux des 3500 milliards de dollars gérés en Suisse.

L'argumentation de Konrad Hummler est déconcertante, car il ne s'embarrasse souvent d'aucune considération morale. Par exemple, il admet sans ambages ce qu'aucun banquier n'avouerait, même avec deux lingots d'or pendus aux oreilles: «Il est évident qu'une bonne partie de la fortune placée en Suisse provient de l'évasion fiscale. Et pourtant mes collègues continuent d'affirmer le contraire. C'est un pur mensonge.»

Mieux que des gnomes La subtilité, réside dans le fait que le banquier privé n'y voit rien d'immoral. La Suisse comme pilleuse de la substance fiscale de ses voisins? Taratata. «Notre pays et son secret bancaire sont les garants ultimes d'une régulation fiscale européenne. Grâce à nous, les impôts ne peuvent pas augmenter de façon insensée.» A entendre Konrad Hummler, les banquiers suisses sont bien mieux que des gnomes des montagnes. Ce sont les Guillaume Tell du Vieux-Continent, luttant courageusement contre la voracité des baillis du fisc.

Malgré son scepticisme face à l'UE («bureaucratique et au modèle social en faillite»), Konrad Hummler n'en pince pas pour l'UDC. Pour une libre-circulation élargie à toute la planète; pour une politique libérale de la drogue; contre les cartels; il est plutôt un représentant de la branche anarcho-libertaire du libéralisme, un courant de pensée ultra-méfiant face à l'Etat.

Mais l'homme est trop intelligent pour reprendre à son compte les thèses les plus extrême d'un Anthony de Jasay (qui soutient la quasi-abolition de l'Etat) ou les théories monétaires d'un Friedrich August von Hayek (idéologue libéral par excellence, auteur d'une thèse étrange sur la concurrence des monnaies). «C'est intéressant, mais beaucoup trop théorique. Comment voulez-vous l'appliquer?» Konrad Hummler est un provocateur, mais pas un révolutionnaire.

La haine du consensus a une longue histoire chez Konrad Hummler. A 15 ans, il assiste aux émeutes de mai 68, au sein même de la Sorbonne. «C'était les vacances de printemps, je ne comprenais pas vraiment de quoi il s'agissait, mais je savais que ce moment était historique. Alors j'ai pris mon sac à dos et j'ai rejoint ma soeur qui était à Paris.» Aujourd'hui, il ne reste pas grand-chose de l'idéologie de gauche de l'époque, mais Konrad Hummler a toujours le réflexe de remettre en question le pouvoir établi. «J'ai lu tous les Maigret et j'ai retenu une chose: il faut voir l'homme tout nu. Dès que je sens que quelqu'un cache quelque chose et se prend pour plus qu'il n'est, je suis pris par le démon anarchiste.»

Pouvoir médiatique «Querdenker», Konrad Hummler n'exerce pas moins une influence importante en Suisse. Celui que le magazine Bilanz a désigné comme l'un des 20 personnages les plus influents de l'économie helvétique est vice-président de l'Association des banquiers privés et siège au prestigieux Conseil de banque, un cercle d'économistes de haut niveau chargés de la surveillance de la Banque nationale suisse.

Mais ce n'est pas tout. Konrad Hummler est surtout un homme qui dispose d'un important pouvoir médiatique. Il est membre du conseil d'administration de la NZZ et dispose de liens étroits avec les actionnaires du groupe Jean Frey (Weltwoche, Bilanz), notamment «l'anarchiste de droite», Tito Tettamanti.

Un Schengen planétaire Konrad Hummler est également président des Schweizerische Monatshefte, une revue libérale pur sucre, et propriétaire de Trumpf Buur, un pamphlet luttant pour «moins d'Etat, moins d'impôt et moins de bureaucratie». Konrad Hummler est enfin l'auteur d'une des newsletters les plus lues du monde financier. Traduite en quatre langues, elle compte presque 20 000 abonnés fidèles, dont l'ex-secrétaire d'Etat américain, Henry Kissinger.

Cette publication bimensuelle est un véritable ovni dans le monde de la banque: bien écrite, originale et très cultivée. Dans un style littéraire, le Saint-Gallois s'interroge sur la peste et ses origines, disserte sur le concept de peur et de crainte, cite Voltaire et Rousseau, s'arrête sur le mythe de Charybde et Scylla et tire au bout du compte des parallèles étonnants avec l'évolution des taux d'intérêts longs ou la volatilité des marchés. Vraiment surprenant.

La renommée de Konrad Hummler n'est pourtant pas seulement due à sa plume. Il s'est aussi fait une réputation de manager redoutable. Depuis qu'il a pris la direction de Wegelin, l'établissement qui comptait 30 employés en 1990 a décuplé son personnel et augmenté ses avoirs sous gestion de façon encore plus importante.

Jamais en repos, le provocateur Hummler a signé au mois de juin sa dernière diatribe dans les pages de la NZZ. Dans un article bien senti, il plaide pour une Suisse basée sur le modèle de la ville-Etat, comme Singapour, Hong Kong ou New York. Plutôt que de s'intégrer dans une UE dont «plusieurs Etats sont en faillite», il milite pour une Suisse libérale, urbaine, productiviste et tournée non seulement vers l'Europe, mais vers le monde entier. «J'aimerais une libre-circulation élargie à toute la planète. Vous avez besoin d'Indiens? Hop, vous les faites venir en Suisse.»

Pas trop sentimental, Konrad Hummler ne s'attarde pas sur les laissés-pour-compte de la société qu'il envisage. «Il y en aura de toute façon.» Ce qui l'intéresse davantage est de créer une réaction au sein du monde économique. Un point sur lequel il a dû déchanter. A part quelques lettres de lecteurs, son idée n'a pas eu beaucoup écho jusqu'à présent. Mais l'anarchiste n'en a cure. Rien ne l'ennuierait d'avantage que de ne plus être un combattant solitaire. |

atypique Konrad Hummler est un banquier qui a une authentique tendance à l'anarchisme. Il adore être seul contre tous, campé dans le rôle du prophète vengeur secouant les certitudes établies...

«Dès que je sens que

quelqu'un cache quelque chose et se prend pour plus qu'il n'est, je suis pris par le démon anarchiste.»

Konrad Hummler, banquier




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