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Krautrock. Et la choucroute changea le rock

Par Christophe Schenk - Mis en ligne le 20.01.2010 à 16:38

De Radiohead à Portishead, on revendique l’héritage de la scène allemande des années 70. Livres et disques reviennent sur la révolution du «rock choucroute».

Cologne, 1969. Sur scène, ils sont cinq garçons, les cheveux longs, mais les racines aux antipodes. Jaki Liebezeit, le batteur, vient du jazz, a joué avec Chet Baker avant de se frotter au free jazz. A la basse et au synthé, Holger Czukay et Irmin Schmidt sont d’anciens élèves du compositeur Karheinz Stockhausen. Quant au chanteur, l’Américain Malcolm Mooney, il était peintre et sculpteur avant de rencontrer ses nouveaux acolytes. La réunion est atypique. Comme la musique qui en surgit.

Le groupe s’appelle Can et est en train de dynamiter les structures du rock, troquant le sempiternel binôme couplet/refrain contre des formes plus étirées, où se télescopent les genres, du psychédélisme au progressif, en passant par les musiques ethnos et expérimentales. Quelque chose est en train de naître. Et Cologne n’en est pas le seul berceau.

Allemagne, année zéro. A Berlin, Hambourg, Düsseldorf ou Munich, une vague musicale se lève, mue par un souffle commun: explorer de nouveaux territoires, audelà du rock, du jazz ou de la musique contemporaine.

Première génération à ne pas avoir connu la guerre et le nazisme, cette nouvelle scène allemande fomente sa révolution culturelle, tournée vers le futur, en rupture avec les canons pop imposés du monde anglo-saxon. Contemporains de Can, des groupes comme Amon Düül II, Popol Vuh, Kraftwerk ou encore Neu! multiplient les directions, posant les bases des courants à venir, de la new-wave au post-rock, en passant par la techno. Jusqu’à séduire l’Angleterre dominante, dont la presse musicale (NME, Melody Maker) invente le terme Krautrock pour qualifier «la scène rock la plus étrange du monde». Le «rock choucroute» est né, prêt à déferler.

Ouvrez vos oreilles. «On a trop souvent tendance à penser que Krautrock définit un style», observe Kevin Shaw, passionné du genre et propriétaire du magasin de disques Belair Records à Lausanne. «En réalité, le terme définit une scène circonscrite géographiquement dans le temps et l’espace. Soit les groupes apparus entre 1969 et 1975 dans le monde germanophone.» Car si le Krautrock est historiquement lié à l’Allemagne, ses branches s’étendent dans les pays voisins, de l’Autriche à la Belgique, en passant par la Suisse. «Qu’il s’agisse de Brainticket, Krokodil ou Ertlif, la Suisse a vu naître des groupes captivants durant cette période», précise Kevin Shaw.

Dans son magasin de la rue de Bourg, le disquaire de 33 ans abrite des bacs entiers de vinyles du genre - attirant clients et collectionneurs d’Allemagne et d’Angleterre - pour un catalogue exhaustif, moins muséal qu’actuel. Car si la scène allemande a connu son apogée durant les années 70, avant d’être éclipsée par le punk, son influence n’a plus cessé de croître depuis, marquant des générations de musiciens tant par sa posture que par sa démarche, résumée par le slogan «Ouvrez vos oreilles», invitation lancée par le label Ohr Musik qui publie les premiers albums de Tangerine Dream, Ash Ra Temple ou Guru Guru.

Les enfants du Krautrock. Une influence qui s’explique avant tout par l’incroyable richesse de cette scène. De l’électronique mathématique et industrielle de Kraftwerk au rock désaxé de Can, en passant par les nappes synthétiques et atmosphériques de Cluster, les pistes lancées par le Krautrock ont laissé un large territoire en friche, libre d’être cultivé par les générations futures.

«Le vecteur commun de ces différents groupes fut l’expérimentation et la recherche de formes ouvertes», rappelle ainsi Eric Deshayes, auteur de Au-delà du rock - La vague planante, électronique et expérimentale allemande des années soixante-dix. «Quant aux musiciens, ils cherchaient à mettre en place des structures propres, qui ne collaient pas à un style en particulier, même si on y retrouvait des éléments empruntés à d’autres genres, du jazz au rock.»

Cette orientation a laissé des traces dans les ténors des scènes rock et électroniques actuelles, toujours plus prompts à faire tomber les frontières musicales. Can est cité par Björk en interview et repris sur scène par Radiohead (la chanson Thief), Tortoise prolonge les expérimentations de Faust et Guru Guru, tandis que les derniers albums de Portishead ou de The Flaming Lips visitent un spectre Krautrock étendu, allant de l’industriel au psychédélisme.

A cette influence musicale s’ajoute encore un héritage culturel, pour le seul courant rock né hors des pays anglo-saxons. Refusant le culte de la personnalité de la pop - du chanteur icône au guitar-hero - la scène allemande des années 70 a replacé la musique au centre des préoccupations, ouvrant la voie pour le couronnement de groupes comme Arcade Fire ou Radiohead, discrets dans les gazettes, captivants sur disques et flamboyants sur scène.

Au-delà du rock - La vague planante, électronique et expérimentale allemande des années soixante-dix. D’Eric Deshayes. Le mot et le reste. 442 p. Berlin 61-89. Wall Of Sound (2 CD). Le Maquis/Disques Office.


LES CHOIX DE KEVIN SHAW, BELAIR RECORDS, LAUSANNE

GURU GURU «UFO» (1970) «On peut parler ici de free rock, comme on parle de free jazz. Trois musiciens dirigés par le batteur partent en freestyle. Une énergie folle et extrêmement vivante traverse cet album.»

BRAINTICKET– «COTTONWOODHILL» (1971) «Tout simplement le plus grand disque de rock psyché de tous les temps. Et dans le top 5 des meilleurs albums suisses jamais sortis.»

NEU! – «NEU!» (1972) «Souvent lorsque l’on parle de Krautrock, on a tendance à parler en réalité de Motorick Musik, courant dont Neu! est le précurseur. Une confusion qui s’explique peut-être par l’influence d’un morceau comme Hallogallo, dont l’utilisation des rythmiques a influencé nombre de groupes ces vingt dernières années.»

CAN – «FUTURE DAYS» (1973) «C’est sans doute l’album le plus accessible du groupe. Surtout, Can parvient à épurer son son. On retrouve bien sûr les diverses techniques de composition à l’œuvre sur Monster Movie et Tago Mago – des rythmes africains à la musique concrète – mais sans le côté bruitiste qui couvrait parfois l’aspect mélodique.»

MANUEL GÖTTSCHING - «E2-E4» (1984) «Cet album solo du guitariste d’Ash Ra Temple se compose d’un seul long morceau qui remplit les deux faces du vinyle et a eu une influence majeure sur la scène house et techno de Detroit.»




Tags: Krautrock, Allemagne, rock, années 70,

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