Depuis dix ans, l’artiste zurichois Kurt Caviezel explore le globe en restant chez lui. Assis devant son écran d’ordinateur, il regarde les images des innombrables webcams que l’on peut consulter en ligne, à toute heure du jour ou de la nuit. Installées en extérieur ou en intérieur à des fins de surveillance, de promotion touristique ou privées, ces petites caméras numériques renouvellent régulièrement leurs images fixes. Gage de transmission rapide, leur résolution est faible.
«L’ÉCRAN EST LE MOTEUR DE RECHERCHE, LA SOURIS LE CHASSEUR.» Kurt Caviezel
Dès qu’il tombe sur une scène intéressante dans l’une de ses flâneries planétaires, Kurt Caviezel l’enregistre sur son disque dur. Il en a désormais mémorisé trois millions d’images, autant de photos prises sans appareil photo. Comme il le note lui-même, «l’écran domestique devient le moteur de recherche, la souris le chasseur, la webcam l’objectif».
La Fondation suisse pour la photographie à Winterthour, qui fête ses 40 ans cette année, dédie une exposition à cette moisson globale, aussi fragmentée qu’un oeil de mouche. Kurt Caviezel a tiré ses images pixélisées en grands ou moyens formats classés par thèmes.
Il y a une galerie de portraits d’internautes surpris, l’oeil vague, devant leur ordinateur. On jurerait reconnaître l’un d’entre eux: Julian Assange, l’indéchiffrable patron de Wikileaks, la tête sur l’oreiller. Mais il s’agit peut-être d’un tour de notre imagination.
Il y a également des séries de routes qui mènent on ne sait où, des arrêts de bus, des chaînes de montagne, des gens en train de dormir, de manger, de fumer, de rêvasser, ou d’adresser un mot («Hallo Zotel») à quelqu’un, quelque part.
Mais l’artiste alémanique aime lorsque l’étrangeté vient frapper à l’objectif malpoli des webcams. Tout d’un coup, voici une biche debout sur un lit. Un poisson qui nage dans une ruelle (la scène paraît filmée à travers un aquarium). Un colibri effaré entre deux camions. Un homme de dos à côté de l’affiche d’un tableau de Caspar David Friedrich, qui représente lui aussi un homme de dos.
Des légions d’insectes stupides qui, tels des monstres de films d’horreur des années 1950, crapahutent sur les webcams. Un ciel atomique au-dessus d’une place de Cracovie. Une avalanche qui dévale une montagne derrière une piscine thermale, pleine de baigneurs qui ne se doutent de rien. Ou encore un écran noir qui porte l’avis suivant: cette caméra de surveillance de Millsburg a été vandalisée et l’on recherche des témoins...
Bref, l’époque contemporaine qui se dévoile dans ces arrêts sur images est discontinue, bizarre, parfois drôle, souvent absurde, quelquefois inquiétante, pleine d’accidents de transmission et d’erreurs de communication. Kurt Caviezel appelle ce spectacle «le beau désordre du monde». Un désordre sans gêne aucune: loin des polémiques sur la protection de la vie privée, nombre de citoyens s’exhibent ici à poil ou en train de bâiller devant leur propre caméra de surveillance.
Kurt Caviezel, lui, fait son boulot d’artiste. Il sélectionne, compose et expose, recréant le matériau brut qui glisse dans un flux incessant sous sa souris. Ses photos mal résolues portent toutes l’empreinte du médium numérique qui les a façonnées, gros pixel après gros pixel. Histoire de suggérer qu’on ne regarde plus, ou que l’on ne se regarde plus désormais que par la médiation d’objectifs, de capteurs et d’écrans.
«Exploration sur la Toile». Kurt Caviezel. Fondation suisse pour la photographie, Winterthour. Jusqu’au 15 mai. Rens. www.fotostiftung.ch
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