UBS s’entête. Hors de question de séparer sa banque d’investissement – ou banque d’affaires – de ses activités classiques de gestion de fortune et banque de détail. Les deux pôles seraient comme des sœurs siamoises se nourrissant l’une de l’autre, permettant de dégager d’importantes synergies et de diversifier les risques.
«LES BANQUES AMÉRICAINES ONT MIEUX RÉSISTÉ À LA FAIBLESSE DU MARCHÉ.» Teresa Nielsen, analyste chez Vontobel
Un modèle de banque dite «intégrée», très populaire jusqu’à la crise de 2007, que le directoire de la première banque de Suisse est de plus en plus seul à défendre.
Les derniers résultats trimestriels du groupe, publiés le 26 juillet, dressent un bilan de santé contrasté de ces deux pôles. La reprise de la gestion de fortune, après plusieurs années difficiles liées à l’affaiblissement du secret bancaire, semble se confirmer (8,7 milliards de francs d’afflux d’argent frais, résultats en hausse dans tous les segments).
Tandis que les résultats de la banque d’affaires se replient fortement (-71% à 376 millions) et qu’elle affiche de mauvais rendements. Au point de justifier des suppressions d’emplois – dans des proportions non précisées. La banque d’affaires est donc loin de compenser les pertes colossales accumulées pendant la crise financière – plus de 50 milliards entre 2007 et 2008.
Pas vu venir. Constat identique chez la cadette Credit Suisse, dont les chiffres ont été publiés le 28 juillet: gestion de fortune en bon état (14,3 milliards d’afflux d’argent frais, résultats stables) mais bénéfices grevés par une banque d’investissement poussive (-71% à 231 millions) qui avait, pour mémoire, perdu 14 milliards en 2008. A la clé également des suppressions de postes (la banque en annonce 2000) et le même entêtement à conserver le modèle de banque intégrée.
«Globalement, les banques américaines ont mieux résisté à la faiblesse du marché dans le secteur de la banque d’investissement. Bien sûr, la force du franc a pénalisé les établissements suisses. Mais au-delà, ils n’ont pas vu venir le ralentissement des affaires.
L’an dernier, dans la division, le Credit Suisse engageait 1300 personnes et UBS 1200», relève au passage Teresa Nielsen, analyste chez Vontobel. Une manière de rappeler que les deux incontournables de la gestion de fortune ne sont pas à la pointe en matière de banque d’affaires.
Division boulet. Cette division boulet, à laquelle les patrons des deux établissements tiennent tant, est de plus sous le feu de la critique des actionnaires, des employés et de nombreux observateurs. A la suite de l’annonce des nouvelles suppressions de postes au Credit Suisse, l’Association des employés de banque (ASEB) a lancé une action inédite, sous forme d’une déclaration que peuvent signer les employés.
Elle attaque cette division. «Les employés ont déjà contribué massivement à l’assainissement de la banque suite à la crise financière. Des mesures d’économie supplémentaires doivent être faites au niveau de la direction générale et dans la banque d’affaires où les salaires ont explosé ces dernières années», dénonce le texte.
«Les salaires ne cessent d’augmenter dans la banque d’investissement alors que ses résultats sont plus mauvais qu’ailleurs! Les employés de banque en ont assez», justifie Denise Chervet, secrétaire centrale de l’ASEB.
Un sentiment relayé par la presse ces derniers jours. «(…) Dans les grandes banques, on distribue plus d’argent aux cadres qu’aux propriétaires. Cela vient de la tradition de la banque d’investissement anglo-saxonne», tonne par exemple la Neue Zürcher Zeitung, selon laquelle «les actionnaires sont en fin de compte dépossédés au profit des collaborateurs».
Actionnaires mécontents. Directeur d’Ethos, groupement d’une centaine d’investisseurs institutionnels, Dominique Biedermann ne cesse à ce titre de répéter son opposition au modèle de banque intégrée. Il préconise le retour à une situation semblable à celle qui prévalait sous le Glass-Steagall Act.
«LA BANQUE D’AFFAIRES N’EST ÉCONOMIQUEMENT PAS RENTABLE SUR LE LONG TERME.» Dominique Biedermann, directeur d’Ethos
Cette loi, introduite aux Etats-Unis en 1933 et abrogée en 1999, interdisait qu’une banque commerciale soit active sur le segment de l’investissement – dont Wall Street est le cœur. Selon Dominique Biedermann, la banque d’affaires (active dans le négoce de devises, les produits structurés, etc.) «n’est économiquement pas rentable sur le long terme, comme le montrent les chiffres dont nous disposons depuis sept ans».
Les actionnaires n’ont donc aucun intérêt au maintien de cette activité «très volatile», qui ne profiterait qu’«aux managers qui peuvent ainsi justifier de se verser des salaires plus élevés». Une position qui n’est, à son grand dam, pas défendue par les nouveaux gros actionnaires des deux géants helvétiques (le fonds singapourien GIC pour UBS et des investisseurs qatari, saoudien et israélien pour le Credit Suisse), dont le poids permettrait de faire évoluer la politique des conseils d’administration.
Mauvais timing. Moins radical, Rainer Skierka, analyste chez Sarasin, relève que la banque d’affaires absorbe énormément de moyens et plombe ainsi la rentabilité des deux établissements. A fortiori parce que ceux-ci «ont revu leur politique de rémunération dans le secteur à un mauvais moment». Face à la grogne provoquée par l’octroi de bonus très élevés, les deux banques ont en effet diminué la part variable des salaires… au profit d’une forte augmentation de la part fixe.
«Elles ont fait cela alors que ce marché entrait dans une période de faiblesse. Du coup, aujourd’hui, les résultats sont mauvais mais les charges de personnel restent conséquentes puisqu’elles ne peuvent plus couper dans la part variable», détaille l’analyste. Sans envisager une ablation de la banque d’affaires, il recommande sa réduction substantielle dans les deux établissements – ce qu’Oswald Grübel, directeur d’UBS, a enfin dit pouvoir envisager le 26 juillet.
«UBS et le Credit Suisse conservent dans ce domaine un modèle d’affaires similaire à celui qui prédominait avant la crise», estime Rainer Skierka. «Elles n’ont pas véritablement évolué. Le management a été beaucoup plus rapide dans le changement de son approche de la gestion de fortune.»
Révolution. Ce pôle historique de l’activité sort en effet transformé d’une crise qui l’a aussi complètement remis en question. Sous la pression des Etats-Unis et de l’OCDE, la distinction entre fraude et évasion fiscales a péri, condamnant le marché gris longtemps contributeur du succès des gestionnaires de fortune helvétiques.
La gestion offshore (depuis l’étranger) a depuis largement été abandonnée, les conventions de double imposition ont été réécrites, des solutions pour régulariser la situation des comptes non déclarés sont à l’étude. Désormais, les banquiers suisses se positionnent comme les ambassadeurs d’une place financière plus propre que la Paradeplatz.
Certes, les problèmes ne sont pas tous résolus: soupçonné d’avoir favorisé l’évasion fiscale à grande échelle, le Credit Suisse fait à son tour l’objet d’une enquête inquiétante aux Etats-Unis. Mais la mue, profonde, est bel et bien entamée dans le secteur de la gestion de fortune.
L’approche de la banque d’affaires, quant à elle, peine à évoluer. En témoigne l’intense lobbying des grandes banques auprès du Conseil des Etats dans le cadre du récent débat sur le too big to fail, qui vise notamment à empêcher la prise de risque excessive de la part d’UBS et du Credit Suisse.
Leurs relais sous la Coupole fédérale se sont focalisés sur les nouvelles exigences en matière de fonds propres, de peur que ce gage de sécurité ne bride la compétitivité de leurs banques d’investissement. C’est que plus les niveaux de fonds propres et les exigences en matière de liquidités augmentent, moins ces divisions mal-aimées sont rentables.
Evolution trimestrielle des affaires depuis l'éclosion de la crise

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