Interview de Jörg Frieden
"La Banque mondiale ne doit pas être instrumentalisée"

Par Linda Bourget - Mis en ligne le 31.05.2011 à 16:03

Développement. Le nouveau représentant de la Suisse à la Banque mondiale ne veut pas que les grandes puissances soumettent l’institution à leur volonté.

Il y a deux mois, Jörg Frieden s’installait à Washington en qualité de directeur exécutif de la Suisse auprès de la Banque mondiale. Il occupe l’un des 25 sièges du directoire de l’institution onusienne, active essentiellement dans les pays en développement. Au-delà de la Suisse, le successeur de Michel Mordasini représente les intérêts azéris, kazakhs, kirghiz, tadjiks, turkmènes, ouzbeks, polonais et serbes.

La collaboration confère à Berne assez de poids pour prétendre à un siège au sommet de l’organigramme. Mais cet «Helvétistan» est de plus en plus critiqué. Jugeant ces liens avec des Etats non démocratiques indécents, les parlementaires socialistes ont demandé en mars au Conseil fédéral un «changement de stratégie fondamental». Jörg Frieden en parle, dans la première interview accordée depuis son entrée en fonctions.

De grandes incertitudes planent sur l’avenir du siège suisse au directoire du Fonds monétaire international (FMI). Quid de son siège à la Banque mondiale?

La donne est différente. Le FMI a décidé d’attribuer deux sièges (sur 24, ndlr) européens aux pays en développement. Alors que la Banque mondiale a récemment ajouté un siège à son directoire, pour l’Afrique subsaharienne. Il est toutefois vrai que la représentation des différents pays est appelée à évoluer ici aussi, au fil des changements de l’économie mondiale.

Vous devez donc défendre le siège suisse en permanence?

Disons que nous devons assurer en permanence une présence de qualité ainsi qu’une représentation efficace des pays de notre groupe.

Ce groupe est très controversé. Comment justifier que Berne représente l’Ouzbékistan ou le Turkménistan, qui sont tout sauf démocratiques?

Cela pose la question fondamentale de notre politique étrangère. Préfère-t-on réserver nos bons offices aux pays modèles ou opter pour une approche universelle? Je crois que nous devons nous engager pour faire évoluer la situation des pays avec lesquels nous sommes en relation et contribuer à résoudre les différends qui surgissent entre eux.

S’associer à ces pays, n’est-ce pas simplement un moyen pragmatique de garder sa place au directoire?

Non. Nous n’y siégeons pas pour servir nos propres intérêts. Nous sommes là parce que l’engagement en faveur de pays en développement correspond à notre politique étrangère. La Confédération met 2 milliards de francs par an dans cette politique. Il est logique que notre travail, au niveau multilatéral, corresponde à ce que nous faisons bilatéralement à travers la DDC (Direction du développement et de la coopération) et le Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie).

Certes. Mais Berne considère sa présence à ce directoire comme un instrument clé de politique extérieure...

Oui. Etre présent dans la plus importante des institutions en matière de développement nous confère beaucoup de crédibilité. Cela permet de faire connaître les valeurs et le savoir-faire de la Suisse. Tout en servant nos objectifs de développement au niveau global.

Ces objectifs suisses, quels sont-ils au sein de la Banque mondiale?

Nous visons un engagement accru dans les Etats fragiles et les zones de tensions politiques ou de conflits. Nous souhaitons aussi mettre l’accent sur la dimension climatique et la sécurité alimentaire, qui concernent de près des membres de notre groupe. Enfin, nous voulons renforcer l’importance accordée à la durabilité des mesures de développement.

Et au niveau du fonctionnement de l’institution?

Notre priorité est que la Banque mondiale continue de focaliser son action sur quelques axes stratégiques, essentiellement la réduction de la pauvreté. Il ne faut pas qu’elle se disperse au gré des demandes qui lui sont adressées, notamment par le G20.

Dans son récent Plan d’action pour le développement, le G20 exige par exemple de la Banque mondiale qu’elle entreprenne une quinzaine de démarches conséquentes. Est-ce lui qui dicte désormais la marche à suivre?

Notre souci est de ne pas le laisser nous instrumentaliser. Il est donc important que les relations entre le G20 et la Banque mondiale soient transparentes et que les demandes du G20 soient systématiquement approuvées par notre directoire, avant d’être exécutées. Théoriquement, si les membres du G20 adoptaient une position unie à la Banque mondiale, ils pourraient imposer leurs décisions (ils totalisent environ 65% des voix, ndlr).

Mais ce n’est pas le cas. Au contraire: le vieux «clivage» entre pays prêteurs et emprunteurs continue de prévaloir. Je crois que le G20 est en perte de vitesse par rapport au pic de la crise, en 2009 et 2010. Il a obtenu moins de résultats ces derniers mois sur les grands enjeux, tels que le Cycle de Doha ou le climat.

Pourtant, au niveau de la structure des institutions, le G20 a eu une influence...

Il a joué un rôle dans les décisions de diminuer le nombre de sièges au directoire du FMI et d’augmenter les voix des pays émergents à la Banque mondiale. Mais rien au niveau des décisions essentielles sur les actions concrètes.

A ce propos, la Chine et l’Inde ont gagné du poids à la Banque mondiale. Qu’est-ce que cela change, concrètement?

Ces pays ont tendance à tendre la main tout en réclamant une influence plus importante sur les décisions. Cette ambiguïté nuit à leur crédibilité. Ils doivent arrêter de se comporter comme s’ils étaient en développement car ce n’est plus le cas. Cela implique par exemple de respecter certaines normes sociales et environnementales à l’occasion d’investissements. Lors de récentes discussions sur ces thèmes, ces pays ont adopté des positions réactionnaires.

Réactionnaires?

Oui, en opposant des problèmes de coûts à la nécessité d’établir des standards liés au climat ou au déplacement des populations (par exemple lors de la construction de barrages). Nous avons finalement trouvé un consensus, mais cela n’a pas été facile.

Parlons des pays les plus pauvres. La Banque mondiale a levé 49 milliards de dollars (43,4 milliards de francs) pour les soutenir ces trois prochaines années. A quels projets vont-ils être affectés en priorité?

Aux infrastructures et aux services sociaux. Une attention particulière sera accordée aux pays fragiles ou en situation de postconflit, aux conséquences de la crise économique, aux désastres naturels, au changement climatique et aux questions de genre. Et 50% des fonds seront alloués à l’Afrique subsaharienne.

La flambée des prix des aliments de base préoccupe la Banque mondiale depuis des mois. Qu’a-t-elle fait pour en atténuer les effets?

A court terme, nous avons mis en place des programmes ciblés de subventions d’accès aux denrées alimentaires. Mais il faut voir le problème à long terme. Au-delà des fluctuations actuelles, nous observons une baisse tendancielle de la productivité couplée à une hausse de la population.

Nous investissons donc dans la recherche, notamment pour améliorer la productivité en réduisant la consommation d’eau. A terme, nous nous attendons toutefois à une augmentation des prix qui suscitera l’intérêt commercial. Nous devrons veiller à ce que ces intérêts ne nuisent pas aux populations pauvres.

Succès politiques, les révolutions de Tunisie et d’Egypte aggravent les difficultés économiques que connaissait déjà la région. Quel soutien la Banque mondiale apporte-t-elle?

Dans l’immédiat, nous avons prolongé des programmes d’infrastructures afin de garantir certains emplois. Nous avons aussi lancé des initiatives visant à ajuster le système de formation au marché du travail. Enfin, il est essentiel que les citoyens, libérés de l’autoritarisme et de la technocratie, soient associés aux nouvelles politiques économiques que ces pays doivent formuler. La mise en œuvre d’une telle démarche dépendra toutefois des changements réels que connaîtront ces deux Etats.


Profil

JÖRG FRIEDEN

1953 Naissance à Lugano.

1982 Doctorat en économie, Université de Fribourg.

1986 Entrée à la DDC.

1999 Vicedirecteur, Office fédéral des réfugiés.

2003 Directeur du programme Népal, DDC.

2008 Vicedirecteur DDC.

2011 Directeur exécutif pour la Suisse, Banque mondiale.

-->

Mix & Remix

Voir plus »
UMP: Vainqueur, Copé propose la vice-présidence à Fillon.

UMP: Vainqueur, Copé propose la vice-présidence à Fillon.

Genève promet une police décomplexée pour les fêtes de fin d'année.

Genève promet une police décomplexée pour les fêtes de fin d'année.

Gaza: L'armée israélienne a repoussé son offensive terrestre.

Gaza: L'armée israélienne a repoussé son offensive terrestre.

Moody's dégrade la note de la France.

Moody's dégrade la note de la France.

Cia: le général Petraeus au coeur du scandale

Cia: le général Petraeus au coeur du scandale