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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 11.07.2012 à 12:56 |
Lorsque la Mercedes a été sortie de son hangar, où elle avait ruminé ses vapeurs d’essence pendant quarante ans, elle portait encore sur sa calandre l’insigne rond du TCS. C’était peu après la disparition à l’âge de 76 ans de sa propriétaire, la baronne prussienne Gisela von Krieger, morte oubliée de tous dans son appartement de La Tour-de-Peilz. Lorsque la dépouille de la baronne a été découverte, des jours après son décès, son logement était sale et en désordre, mais elle avait toujours auprès d’elle ses bijoux. Autant de cadeaux des innombrables hommes qui avaient courtisé cette aristocrate, considérée entre-deux-guerres comme l’une des femmes les plus élégantes d’Europe. L’un de ses soupirants, le cœur brisé par le refus de sa demande en mariage, se serait même jeté d’un avion au-dessus de la Manche. La Mercedes de la baronne, elle aussi, suscite depuis longtemps des convoitises. De son vivant, Gisela von Krieger s’était toujours refusée à la vendre. Sa richissime famille l’avait acquise en 1936, d’abord pour son frère Henning, puis pour elle-même. Le cabriolet deux places Mercedes-Benz 540K «Spezial» est l’une des automobiles les plus époustouflantes jamais construites. Comme l’an dernier au Musée d’art de Portland, le modèle trône souvent dans les expositions des plus belles automobiles du XXe siècle. Le roadster risque aussi d’être l’automobile la plus chère de l’histoire. Au décès de la baronne en 1989, la Mercedes était déjà estimée à plus de 3 millions de francs. Depuis lors, la cote des voitures de collection n’a cessé de grimper, alimentée par les grosses fortunes qui les considèrent comme des investissements plus sûrs que les valeurs boursières. Le commissaire-priseur américain David Gooding, un ancien de chez Christie’s, est certain que le cabriolet sportif pulvérisera le record actuel: une Ferrari Testa Rossa de 1957 adjugée par ses propres soins l’an dernier pour 16 millions de dollars. David Gooding mettra la Mercedes à l’encan les 18 et 19 août prochains à Pebble Beach en Californie. Un bolide à Montreux. Le cabriolet spécial 540K n’a été fabriqué qu’à 25 exemplaires dans les années 30 à Sindelfingen, le fief de Mercedes-Benz. Il en reste 10 à peine, dont celle – de couleur bleue – qui avait appartenu à Hermann Göring, brute nazie qui se vantait d’être esthète. Jack Warner, des studios du même nom, était également tombé sous le charme du roadster au capot sans fin, d’où sortaient comme des serpents les tuyaux d’échappement. Sa ligne élancée, si art déco, avait été dessinée par Friedrich Geiger, qui sera après-guerre le designer d’une autre Mercedes légendaire: la 300SL aux portes papillon. Le K de la 540 désigne le «Kompressor» qui suralimentait le moteur huit cylindres. Le 540 renvoie, lui, à la cylindrée de 5,4 litres. Lorsque la pédale de gaz était enfoncée jusqu’en butée, le compresseur passait à l’action, poussant la puissance à 180 chevaux et la vitesse à 170 km/h au maximum. Du côté de Montreux, un témoin se souvient être passé à cette vitesse-là environ devant le château de Chillon dans le bolide de la baronne von Krieger. Celle-ci logeait pendant la Seconde Guerre mondiale dans le Grand Hôtel de Territet. Ellemême et sa famille (sa mère et son frère Henning) parquaient plusieurs Mercedes dans le garage du palace. Claude Nobs avait dans les 7 ans. Chaque fois qu’il le pouvait, le fils du boulanger de Territet, et futur directeur du Festival de jazz de Montreux, venait admirer le terrible cabriolet deux places, de couleur noir corbeau.
«TOUTE LA VOITURE VIBRAIT. LE BARON EST PASSÉ À FOND DEVANT LE CHÂTEAU DE CHILLON. C’ÉTAIT EXTRAORDINAIRE...»Souvenir d’enfance de Claude Nobs, fondateur du Montreux Jazz Festival
Un jour, ayant repéré le manège du garçon, un membre de la famille allemande, sans doute Henning von Krieger, lui a proposé de faire un tour dans la voiture. «Je n’ai pas mis longtemps à me décider!, se souvient Claude Nobs. J’ai grimpé sur le siège passager, mais je voyais à peine la route à cause de ma taille d’enfant. Le baron von Krieger m’a conduit jusqu’à Villeneuve dans un bruit infernal. Toute la voiture vibrait. Cela secouait de partout. Le baron est passé à fond devant le château de Chillon. C’était extraordinaire... J’avais l’impression de rouler à plus de 200 à l’heure! Je garde de cet aller-retour un de mes plus vifs souvenirs d’enfance. Il m’a en tout cas donné la passion des voitures sportives.» A l’époque, en 1942, Gisela von Krieger vient d’arriver à Territet après une fuite en Europe, les nazis à ses trousses. Le Gouvernement allemand lui a intimé l’ordre de rentrer en Allemagne, alors qu’elle séjourne à l’Hôtel de Paris à Monaco, en compagnie de sa mère. La baronne feint alors d’être malade et obtient un visa pour la Suisse. Une fois son sauf-conduit obtenu, elle saute dans son cabriolet à compresseur et file en direction de la Suisse, ne rencontrant aucun soldat allemand en route. La frontière franco-suisse franchie, Gisela von Krieger loge au Baur au Lac à Zurich, puis dans d’autres palaces de Genève, Territet, Lucerne, Davos ou Arosa. Jet-set avant l’heure. Telle est la vie de Gisela von Krieger: menée grand train, avec panache. Née en 1913 à Francfort, elle est la fille du baron Benno Julius Leopold von Krieger et de la baronne Ines Josephine Claasen Wilfert von Krieger, famille de la vieille aristocratie prussienne. Dès l’âge de 20 ans, et jusqu’en 1938, Gisela von Krieger vit à Paris, à l’Hôtel Meurice et au Ritz. Sa chevelure blond cendré, ses traits entre Garbo et Dietrich, son port racé en font une des figures de ce qu’on n’appelle pas encore la jet-set. A Londres, où elle se rend souvent, elle est sélectionnée en 1936 comme l’une des «Dix femmes les mieux habillées dans le monde». En 1938, elle achète la villa Los Guerros au cap d’Antibes, mais n’en profite guère, préférant le Carlton et le Martinez à Cannes. En 1939, la jeune baronne est internée dans un camp en Ardèche, mais elle peut rapidement regagner le sud de la France, avant de s’installer dans la principauté neutre de Monaco. Après la guerre, comme Berne la blanchit de toute implication nazie, Gisela von Krieger obtient un permis d’établissement en Suisse. Elle quitte pourtant son pays d’accueil dans les années 50 pour vivre à New York, au St. Regis et au Waldorf Astoria. Le roadster Mercedes-Benz 540K traverse l’Atlantique sur le paquebot Queen Mary. Egalement affranchie de sympathies nazies par les autorités américaines, la baronne obtient la nationalité américaine. Elle se rend souvent l’été à l’Hôtel Homstead Inn de Greenwich, dans le Connecticut. C’est là, dans un garage de l’établissement, qu’elle laisse son précieux roadster, payant un loyer même après son retour en Europe en 1959. En 1973, Gisela von Krieger prend domicile dans un immeuble locatif de l’avenue des Alpes à La Tour-de-Peilz. Un bâtiment banal, loin des palaces d’antan. De plus en plus solitaire, elle y demeure jusqu’à son décès, le 1er août 1989. Ses bijoux, d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de francs, sont dispersés aux enchères. Après une bataille légale, et un achat par un collectionneur de voitures du New Hampshire, sa Mercedes connaîtra bientôt le même sort. Lorsque l’automobile a été sortie du garage de l’hôtel de Greenwich, dans les années 90, elle était toujours en excellent état. Un gant blanc était encore coincé sous le siège conducteur. Et le cendrier était rempli de cigarettes aux filtres couverts de rouge à lèvres. |









