L'Hebdo;
2001-04-05 La BCGe va passer au régime minceur
Blaise Goetschin Le directeur général, veut progressivement sous-traiter toutes les activités de support: l'informatique, les paiements, l'administration des titres. Entretien.
La BCGe affiche une perte de 149 millions. Vous espérez un retour à l'équilibre en 2001 et des profits en 2003. La situation est très grave? Non, la situation n'est pas grave. Nous l'avons considérablement améliorée par l'assainissement de notre portefeuille de crédits, grâce au transfert de certaines affaires à la Fondation de valorisation. Aujourd'hui, 42% de ce portefeuille est considéré comme un risque du type collectivités publiques - Etat de Genève ou commu- nes - donc un risque de très haute qualité.
C'est vrai que nous avons un peu moins de fonds propres, puisque cette perte a été prélevée sur les fonds propres. Mais l'amélioration de notre bilan est considérable, même si notre marge de manoeuvre est étroite.
La BCGe a dû constituer une nouvelle provision de 226 millions pour des crédits à problèmes hérités du passé. Pourquoi n'ont-ils pas été identifiés plus tôt?
On a souhaité mettre en place une méthode d'appréciation des risques moderne, professionnelle, essentiellement orientée vers l'intégration de nos collègues du front dans la réflexion sur les crédits. Chaque responsable de crédits a signé un document précisant les risques de son portefeuille. Ceci nous a amenés à constituer cette provision supplémentaire.
La Fondation de valorisation a débarrassé la BCGe de 5,1 milliards de crédits à risques gagés par des immeubles. Mais cette poubelle vous coûte cher: 10 millions versés cette année à l'Etat de Genève pour sa garantie à la Fondation, qui s'ajoutent aux 2,7 millions pour la garantie de l'épargne. Quel bénéfice aurait dû réaliser la banque pour payer une telle somme en impôts?
ça n'est pas un impôt...
Non, mais c'est de l'argent versé au canton....
Dans l'exercice 2000 nous avons payé 10 millions qui correspondent à six mois de garantie à la Fondation.
Alors en 2001, ce sera 20 millions?
Le rythme souhaité par l'Etat est effectivement de 20 millions par année. Sur l'exercice 2001-2002, cette somme est très exigeante pour la banque cantonale et je ne peux pas garantir qu'on sera capable de la payer.
Et la garantie de l'épargne?
C'est une première historique: la banque paie un seizième de la valeur des dépôts connus au moment où l'Etat fait son budget, donc en été. C'est un engagement que nous souhaitons assumer et qui correspond à une prestation de garantie de haute valeur.
Au fur et à mesure que la Fondation de valorisation vendra des immeubles, elle devrait vous coûter moins cher. Quand espérez-vous ne plus rien payer?
La banque cantonale n'a pas de prise sur les décisions de la Fondation de valorisation. Du strict point de vue de l'intérêt de la banque, il est souhaitable qu'elle aille le plus vite possible. Ça nous permettrait surtout d'alléger notre refinancement interbancaire qui est cher. Le recours au marché interbancaire nous a coûté 43 millions de plus cette année.
Si vous devez faire autant appel au marché, c'est que l'épargne a fortement baissé: moins 8%. Comment allez-vous convaincre les clients de revenir?
C'est une bataille sur plusieurs fronts. D'abord nous souhaitons faire passer auprès du grand public le message sur la solidité de la banque qui a bien été perçu par les contreparties professionnelles, comme le marché bancaire ou les assurances. A la BCGe, l'épargne est solidement garantie et l'argent déposé travaille pour l'économie genevoise.
Nous allons aussi soigneusement concevoir la palette de produits dans le domaine de l'épargne et chercher à développer la gestion de fortune, qui amène aussi des liquidités. Cette activité n'est pas très importante à la BCGe en comparaison avec les autres banques cantonales.
N'est-ce pas un moment difficile pour développer la gestion de fortune avec la baisse des marchés boursiers?
Au contraire, en gestion de fortune l'élément fondamental est de définir très précisément avec le client son profil de risque. Nous voulons développer un conseil à caractère éthique avec notre clientèle-cible, à savoir des gens qui placent une somme de 30 000 à 500 000 francs. Disposant de peu de fonds de placement maison, nous proposerons des produits tiers: les meilleurs de leur catégorie.
Ayant peu de conflits d'intérêts potentiels, contrairement aux grandes banques qui ont des usines à fonds, nous serons plus crédibles.
Des profits en 2003, c'est une prévision optimiste?
Certains pourraient penser au contraire que c'est un horizon lointain... Nous sommes réalistes, nous devons faire cette démonstration d'ici à 2003: sinon il faudra procéder à un certain nombre de changements. Ne pas réussir à engranger du profit à cette échéance signifierait que la cause n'est pas viable ou que le management n'est pas professionnel. Nous privilégions un retour à la profitabilité avec des investissements porteurs d'avenir, plutôt qu'un retour très rapide aux chiffres noirs qui sacrifierait le long terme.
Pour aller vers cette rentabilité, vous allez mettre en place un rating des crédits qui vous permettra d'ajuster le taux d'intérêt au risque. Qu'est ce que la BCGe offrira alors de mieux que les autres banques à un patron de PME genevois?
Il est important pour lui d'avoir une biodiversité bancaire qui lui permette de négocier avec différentes banques. La BCGe s'orientera vers des crédits plus modestes. La banque cantonale a des limites: elle ne peut pas aller jouer dans la cour des grands pour de gros crédits. On doit se protéger de la constitution de positions qui nous mettraient en danger si elles étaient perdues.
Nous nous concentrerons donc sur le service aux PME, aux professions libérales, aux entreprises individuelles. Notre capacité est limitée pour soutenir, sans autres garanties, le financement de promotions immobilières privées ou des engagements commerciaux de forte importance. Nous avons la même stratégie dans le négoce: nous en faisons, mais dans le cadre d'une enveloppe.
Envisagez-vous un renforcement de la collaboration avec les autres banques cantonales?
Nous souhaitons continuer à faire nous-mêmes les activités où nous pouvons ajouter de la valeur: conseil, gestion de fortune, décisions d'attribution de crédits. Mais, dans le fond, toutes les activités de production - logistique, informatique, soit le support au sens large - n'entrent pas vraiment dans la définition de notre métier. Nous allons donc étudier notre désengagement progressif des activités de support, telles que les paiements ou l'administration de titres. Nous en discutons avec d'autres banques, pas nécessairement des banques cantonales.
Nous avons, par exemple, décidé d'outsourcer toute l'administration des fonds de placement gérés par Synchrony SA. A ne pas confondre avec Synchrony Asset Management SA qui a repris toute notre gestion institutionnelle et que nous conservons en l'état.
Pour nous, l'important est de devenir un réseau de conseil plutôt qu'un réseau de vente.
Ce choix de sous-traiter les activités de support va-t-il se traduire par des licenciements?
Aucun licenciement collectif ou plan de réduction d'effectifs n'est programmé, mais il est clair qu'à terme nous voulons plus de gens au front et moins dans les activités administratives.
La BCGe vient de décider de se constituer partie civile dans la procédure pénale en cours contre les anciens patrons de la banque. Est-ce que ça ne revient pas à se tirer une balle dans le pied puisque certains de vos dirigeants, dont le président du conseil, sont dans la banque depuis longtemps?
Pour tout ce qui concerne le passé, je vous renvoie au président du conseil d'administration: c'est cet organe qui gère ces questions. Je ne souhaite donc pas m'exprimer sur le fond: d'un côté, pour nous, il serait mieux qu'on ne parle plus du passé; d'un autre, on ne peut pas se refuser à un exercice de transparence pour établir clairement les faits.
La BCGe peut-elle continuer en cavalier seul pendant les dix prochaines années?
Je suis convaincu - et c'est un des éléments qui a fait que je suis monté dans cette galère - qu'une banque régionale universelle avec son siège de décision à Genève, quel que soit le degré de présence de l'Etat en son sein, est une grande richesse pour cette communauté. Il faut ensuite définir précisément sa spécificité: elle restera surtout une banque de crédits, la gestion de fortune étant un complément.
Oui, près de 15 milliards de crédits sur un total de bilan d'environ 18 milliards, c'est beaucoup...
Pour les crédits, la proximité du centre de décision est un avantage important, c'est à nous de bien le gérer.
Vous avez l'avantage de la présence, mais l'inconvénient global d'une taille plutôt modeste...
La taille dépend des fonds propres investis et des dépôts reçus. Nous avons aujourd'hui moins de dépôts et nous devons en proportion réduire notre volume de crédits. On peut espérer que notre stratégie provoquera une augmentation des dépôts. Mais nous n'attendons pas de miracle: on vise une croissance corrélée à celle de l'économie genevoise. Notre mission n'est pas d'engager des gens et de produire du trafic des paiements, mais de répondre aux besoins. Ces besoins évoluent: nous serons de plus en plus une société de conseil entre une population régionale et un univers financier qui va générer davantage de produits opaques qu'il faudra expliquer aux clients. C'est notre rôle de médiateur.
Propos recueillis par Geneviève Brunet
L'épargne est solidement
garantie et l'argent
déposé travaille pour
l'économie genevoise
BLaise Goetschin Nous privilégions un retour à la profitabilité avec des investissements porteurs d'avenir.
Les mariages ratés
La Banque Cantonale de Genève a envisagé plusieurs fois de lier son sort à un autre établissement financier. Les politiciens ont refusé.
La Banque Cantonale de Genève a-t-elle un avenir en solo? La question n'est pas neuve. Elle circule dans la République du bout du lac, de l'autre côté de la Versoix, et même de Zurich à Berne, depuis des années. Mais la politique a ses raisons qui ne sont pas celles de la logique bancaire. Chronique des occasions manquées.
Dès sa création en 1994, la Banque Cantonale de Genève - née de la fusion de la Caisse d'Epargne de Genève et de la Banque Hypothécaire du Canton de Genève - apparaît fragilisée par ses nombreux crédits hypothécaires, alors que la crise immobilière se fait déjà sentir. Son ex-directeur général, Marc Fues, affirme que, à l'époque il était convaincu que pour assurer son avenir la BCGe devait chercher des collaborations. Le président de la direction générale de la Banque Cantonale Vaudoise, Jacques Treyvaud, alors en pleine digestion de la Banque Vaudoise de Crédit et du Crédit Foncier Vaudois, ne pense pas autrement. Pourquoi ne pas tenter le rapprochement des trois établissements cantonaux genevois, vaudois et valaisan? Unicible, la société d'informatique commune à plusieurs banques cantonales, offrait des perspectives prometteuses et les banquiers rêvaient d'unir encore plus leurs forces. Très vite, les Valaisans font savoir qu'ils ne souhaitent pas entrer plus sérieusement en matière. Genevois et Vaudois, eux, vont de l'avant et réfléchissent début 1995 à une répartition possible entre les deux capitales cantonales des différents métiers d'une éventuelle banque née d'une fusion. A Lausanne, on fait valoir qu'il serait logique de regrouper le trafic des paiements dans le grand bâtiment qui abrite le centre administratif de la BCV à Prilly, mais pas question pour autant de concéder à Genève le leadership de la gestion de fortune privée.
Un ingénieux marchandage aurait alors été imaginé pour ne pas froisser les susceptibilités genevoises. On est en plein débat sur les avantages que présenterait un rapprochement entre les deux hôpitaux universitaires cantonaux: Genève pourrait se tailler la part du lion en matière de santé, en échange d'une certaine modestie bancaire... Les politiciens genevois ne mordent pas à l'hameçon. La BCGe continue donc de faire cavalier seul et diversifie ses activités avec les achats ultérieurs de banques privées et la création d'une activité de financement de négoce.
Nouvelle occasion manquée l'été dernier. La direction de la Banque Cantonale Vaudoise n'aurait certainement pas été opposée à discuter d'une éventuelle reprise de son homologue genevoise. Mais, sur fond d'initiative sur la fusion de Vaud et Genève, les politiciens sont particulièrement chatouilleux sur leurs prérogatives.
La dernière fiancée énamourée, qui aurait été prête à épouser la banque genevoise, était une assurance, murmure-t-on à Genève. Elle y aurait gagné un réseau de distribution pour ses produits et la possibilité de concocter en commun une stratégie de bancassurance. La proposition a été dédaignée par le Conseil d'Etat.
Aujourd'hui, plan de redressement oblige, la Banque Cantonale de Genève a quelque temps devant elle pour rétablir sa rentabilité. De quoi devenir peut-être un parti plus présentable.
G. B.
Siège de la BCGe.
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