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La chute et l'envol
La journaliste Sandrine Fabbri publie «La béance» qui évoque le suicide de sa mère. Brutal et magnifique.
Une femme bascule, tombe, s’écrase sur l’asphalte. Aujourd’hui journaliste et traductrice, Sandrine Fabbri avait 11 ans quand sa mère s’est suicidée en se jetant par la fenêtre d’une cité-satellite, à Genève, et son livre semble lui-même aspiré par le vide, entraîné par le poids du remords, de la culpabilité, du secret, de tout ce que cette mort a laissé d’irrésolu.
La béance est un premier livre d’une beauté noire et brutale. En même temps qu’elle creuse le secret de famille, Sandrine Fabbri s’élève bien au-dessus de la littérature dite «de témoignage» par la force d’une écriture absolument singulière, précise, tranchante, électrique, toujours savamment rythmée par les émotions qui l’habitent.
Pourquoi sa mère, qui fut une jeune femme belle et fantasque, couverte d’amants, at- elle épousé un mécanicien de précision arrivé de Zagreb et beaucoup trop sérieux pour elle? Pourquoi est-elle donc entrée dans cette cage? La béance est une enquête. Sandrine Fabbri rassemble des traces, des indices, interroge de vieilles photos, ressuscite des sensations anciennes, met ses pas dans le calvaire de sa mère: la dépression entre les murs de la cité-satellite, les internements psychiatriques, jusqu’à ce que cette femme qui rêvait de s’évader avec sa fille finisse par s’enfuir seule, en s’envolant par la fenêtre.
Sandrine Fabbri ne dissimule rien. Ni la lâcheté du père qui impose une chape de silence. Ni son terrible face-à-face avec cet homme qui l’épie, l’insulte, la frappe et veut lui transmettre l’horreur du sexe. Ni même le sentiment qu’il la tue, elle aussi: «Je suis morte au désir. Seul le désir de vengeance survit encore en moi.» C’est un récit souvent glacial, glaçant, mais les deux dernières pages sont belles à pleurer.
Michel Audétat
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