De loin, le pire des bombardements peut ressembler à un feu d’artifice. La guerre d’Irak ou plus récemment les attaques sur Gaza l’ont tristement rappelé. Avec ses installations lumineuses aussi époustouflantes qu’aveuglantes, l’Américaine Jenny Holzer (née en 1950 dans l’Ohio) s’inscrit dans cette ambivalence. S’appropriant en virtuose les bandes défilantes de l’affichage urbain, ces LED (Light-emitting diode) dont elle a fait sa signature, l’artiste crée de véritables féeries de lumière dont les mots, les phrases, les thèmes sont le plus souvent graves, voire extrêmement douloureux.
Chez Jenny Holzer, toutefois, ce détonant mélange entre l’horreur et la beauté ne s’exprime pas qu’à travers l’usage ambigu de la technologie. On le retrouve aussi dans ses peintures récentes, d’étranges tableaux apparemment très lisses réalisés à partir de copies de documents déclassifiés du Gouvernement américain, cartes militaires utilisées pour la préparation de l’invasion de l’Irak, empreintes digitales de soldats accusés de crimes ou rapports d’interrogatoires par endroits censurés et qui finissent par ressembler aux œuvres abstraites de Malevitch.
Jenny Holzer a réellement la passion des mots. Après des débuts éclectiques, elle a très vite abandonné les images pour explorer la dimension plastique et subversive du langage. Dans les années 70, elle plaçait ses textes et ses slogans sur des posters, des panneaux, des écriteaux peints, des T-shirts. A partir de 1982, elle a commencé à utiliser les LED, mêlant ses propres messages à ceux de la publicité. Aujourd’hui encore, parallèlement à ses installations dans les musées, elle continue à intervenir dans les lieux publics au moyen de projections de textes grand format sur les murs de bâtiments souvent symboliques ou prestigieux.
Affinités avec l’architecture. Tout en travaillant sur le temps et sur la frustration du spectateur incapable de tout lire, l’artiste a développé de profondes affinités avec l’architecture. A la Fondation Beyeler, dans les sobres espaces dessinés par Renzo Piano, chacune de ses installations semble ainsi naturellement se glisser entre mur, sol et plafond. Au moyen de bandes lumineuses incurvées, elle construit un tunnel violet puis une colonne magenta. Ailleurs, elle silhouette de rouge ou de jaune (selon le côté où se trouve le spectateur) des escaliers de mots accrochés dans le vide. Dans une troisième salle, c’est à nos pieds que les phrases se pourchassent, s’inversent, se superposent et défilent à une allure vertigineuse, donnant même l’impression de franchir l’obstacle de la paroi pour se prolonger au-delà.
Dans cette exposition, Jenny Holzer témoigne encore d’un autre talent: l’art de faire parler les autres. Invitée à présenter, parallèlement à ses travaux, une sélection d’oeuvres tirées de la collection Beyeler, elle redonne à ces Picasso, Bacon, Malevitch ou Max Ernst une fraîcheur inédite, une percutante actualité. Même les frêles sculptures de Giacometti, tellement vues et reproduites qu’on les regarde aujourd’hui sans les voir, rayonnent à nouveau d’une intense vérité tragique, figures sœurs et tutélaires de tous les drames et les souffrances inscrits en lettres sages ou folles dans les œuvres de Jenny Holzer.
Riehen/Bâle. Fondation Beyeler. Jusqu’au 24 janvier, tous les jours 10-18 h (me 20 h).
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