L'Hebdo;
2006-12-28 La biotechnologie en réseau Une idée helvético-russe
[commentaire documentaliste: pour l'encadré, s.v.p. voir version imprimée!]
Souffle nouveau et inédit sur le Léman. L'ex-vice président de l'EPFL Stefan Catsicas et l'entrepreneur russe Dmitriy Rybolovlev fondent un nouveau groupe de biotechnologie, composé de sociétés indépendantes mises en réseau. ParPhilippe Le Bé.
«La chance sourit aux esprits préparés.» La phrase éclairante du célèbre biologiste Louis Pasteur vient à nouveau chatouiller les neurones de Stefan Catsicas. Il est 2 heures du matin. De son domicile vaudois, l'ancien vice-président pour la recherche à l'EPFL a envoyé son dernier courriel de la journée à Anthony Williamson, CEO de la société Calmune, à San Diego (Californie), active dans la recherche en biotechnologie. Là-bas, il n'est que 17 heures. La journée a été longue. C'est quasiment ainsi toute la semaine. Quelques heures auparavant, Stefan Catsicas s'entretenait avec ses collègues responsables des sociétés genevoise Tilocor International et Ribovax, comme avec ceux de la société lausannoise Xigen. Par les étroites relations qu'elles tissent entre elles, jour après jour, ces premières cellules vivantes et indépendantes pourraient donner naissance, à terme, à une nouvelle entité de référence dans l'univers mondial des sciences de la vie. Pour la région lémanique, c'est de très bon augure après l'incertitude suscitée par la main mise de l'Allemand Merck sur Serono.
Depuis qu'il a quitté la vice-présidence de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), il y a un peu plus de deux ans, le professeur d'ingénierie cellulaire Stefan Catsicas a préparé son esprit à réussir un montage économique et scientifique inédit dans le traitement des maladies infectieuses, des maladies dégénératives et du cancer (lire l'encadré en page 72). Et Dieu sait si, dans tous ces domaines, il y a de la place pour la recherche et le développement! «Nous sommes capables d'envoyer des sondes spatiales sur Vénus et sur Jupiter avec une précision millimétrique, constate l'entrepreneur scientifique. Mais la médecine est encore à l'âge de la pierre. Ainsi, toute endoscopie (exploration des organes internes) représente un traumatisme qui sera vaincu grâce aux progrès de l'imagerie.» Pour réussir un projet d'envergure, il convient d'avoir des idées très claires sur l'objectif à atteindre. Il faut ensuite s'entourer d'authentiques partenaires, et non seulement de simples collaborateurs, qui adhèrent à cet objectif en y apportant leur savoir-faire, leur soutien financier ou les deux à la fois. Pour l'heure, toutes ces conditions semblent remplies.
Comme il a contribué au lancement de programmes transdisciplinaires à l'EPFL, aux côtés de Patrick Aebischer, président de la grande école, Stefan Catsicas s'emploie aujourd'hui à lancer des ponts entre différentes entreprises de biotechnologie. A l'image des organes d'un corps humain, ces dernières suivent leurs propres règles tout en participant au bon fonctionnement de l'ensemble. Rien n'eût été possible sans la présence très active de Dmitriy Rybolovlev (40 ans), diplômé de la Faculté de médecine de Perm, en Russie. Ce scientifique issu d'une famille de médecins est aussi un entrepreneur. Il préside Uralkali, l'un des plus gros producteurs mondiaux d'engrais à base de potasse, dont il détient 80% du capital. Ce printemps, Uralkali avait prévu une entrée en Bourse, laquelle a finalement été retardée. Par ailleurs, un incident important dans l'une des mines du groupe a quelque peu déstabilisé les investisseurs. Mais cela n'aurait aucune incidence sur le projet de biotechnologie en cours de réalisation.
Atomes crochus
Trentième fortune russe en importance, qui atteindrait 2,1 milliards de dollars selon le magazine Forbes, Dmitriy Rybolovlev, bénéficie d'un permis d'établissement à Genève. A ses yeux, «dans les cinq à dix prochaines années, les biotechnologies vivront une révolution semblable à celle qui s'est produite dans l'informatique et les télécommunications, il y a quelques années». Stefan Catsicas n'a pas eu trop de peine à trouver des atomes crochus avec cet homme qu'il a plusieurs fois rencontré, par le biais de relations communes. Aujourd'hui, Dmitriy Rybolovlev est disposé à investir plusieurs dizaines de millions de dollars de sa fortune personnelle.
Active dans le domaine de la biotechnologie, l'étude genevoise d'avocats Lenz & Staehelin, en particulier Jean-Blaise Eckert, membre de cette étude, contribue à la mise en place juridique des sociétés. Lesquelles fonctionnent en réseau, autour de Tilocor International, société de services pilotée par Stefan Catsicas (voir l'organigramme en page 71). Parmi les sociétés de recherche et de développement proprement dites, deux ont été créées de toutes pièces (Ribovax et Calmune), une autre a été reprise (Xigen).
Recherche et développement séparés
Fondée par Gianni Garotta après son départ de Serono à Genève, Ribovax développe des anticorps totalement humains. Ce sont des protéines utilisées comme agents thérapeutiques naturels, efficaces dans le traitement des maladies infectieuses. Ribovax, société de développement, a son miroir: Calmune, société de recherche, à San Diego (Californie). Cette dernière est une scission (spin off) d'un important institut de recherche fondamentale privée (Scripps Research Institute).
Pourquoi séparer ainsi recherche et développement? La recherche, c'est le lieu de l'émulation, sans limites. Une fois en phase de développement, la recherche est bloquée. Comme un arrêt sur image. «Il est difficile de faire cohabiter deux intelligences, deux approches si différentes sous un même toit», constate Stefan Catsicas.
La collaboration avec les chercheurs de Calmune n'est pas allée sans interrogation. «Allons-nous vraiment profiter de nos propres découvertes, ne vont-elles pas nous échapper dès leur développement en Suisse?» se sont légitimement demandé les Américains, au début de l'opération. C'est pourquoi, si chaque entité est indépendante et peut nouer des relations contractuelles avec des tiers, il a fallu formuler des garanties précises qui rassurent les uns et les autres. A la fois directeur du développement de Tilocor International et futur CEO de Ribovax, Jean-Marc Combette joue un rôle majeur dans la communication entre les équipes européenne et nord-américaine, interdépendantes. Sa passion pour la haute horlogerie l'a déjà initié à la compréhension des rouages les plus complexes.
Technologie révolutionnaire
Quant à Xigen, spin off universitaire de la Faculté de médecine de Lausanne, elle existait déjà avant la naissance du groupe. La société est active dans le domaine des peptides, qui sont des fragments actifs de protéine synthétisés en laboratoire. Elle vient notamment de mettre au point une technique révolutionnaire capable de bloquer le démarrage d'un «suicide cellulaire» dans une maladie dégénérative du cerveau. Si l'organisme tolère cette nouvelle thérapie, ce qui se vérifiera lors de la phase clinique, son champ d'application sera sans limites. La maîtrise du processus de la mort cellulaire pourrait à terme permettre, a contrario, d'encourager une destruction en masse de cellules cancéreuses!
Cette architecture d'activités, qui gravitent autour de la société de service Tilocor International, aurait sans doute été fort difficile avec le soutien d'investisseurs classiques, à l'affût d'une rentabilité à court terme. Dans un cheminement de capital-risque, à chaque augmentation de valeur d'une société, la tentation est grande pour tout nouvel investisseur de réaliser un profit dans un délai réduit. La biotechnologie exige des étapes beaucoup plus longues que les autres secteurs industriels entre l'investissement injecté et son retour sous forme de bénéfice.
«Le succès vient à celui qui sait attendre.» La maxime préférée de Dmitriy Rybolovlev résonne en écho dans toutes les bouches des quelque 50 collaborateurs à plein temps des cinq entités du groupe. Dans un français parfaitement maîtrisé qu'il a peaufiné à l'INSEAD, à Fontainebleau, le Russe Mike Sazonov (35 ans), directeur financier de Ribovax et de Tilocor, renchérit: «Nous n'allons tout de même pas tuer un projet car il n'est pas rentable à six mois!» Ses autres collègues de la direction, de nationalité américaine, italienne, ukrainienne, français, suisse et néerlandaise ne diraient pas autre chose.
Si Dmitriy Rybolovlev demeure, et de loin, la principale source de financement du groupe dans lequel il injecte régulièrement des liquidités dès que cela s'impose, il n'est pas le seul à s'engager directement dans la marche des affaires. Stefan Catsicas, lui aussi, a investi dans l'opération, de même que certains de ses collègues dirigeants, à des degrés divers. La société de capital risque Venture Incubator partners, à Zoug, est par ailleurs très impliquée dans le financement de Xigen auquel participent également Initiative Capital SA, fonds de capital risque détenu à 100% par la Banque cantonale vaudoise, ainsi que d'autres investisseurs locaux. Mais le contrôle des sociétés du groupe reste, pour les deux acteurs principaux, une donnée essentielle. Ce qui n'exclut ni une entrée en Bourse partielle ni des partenariats avec d'autres entreprises, le moment venu.
Ancrage lémanique
Tilocor Life Science a également pris une participation minoritaire dans l'incubateur d'entreprises genevois Eclosion, plate-forme spécialisée dans les sciences de la vie. Dmitriy Rybolovlev et Stefan Catsicas entendent ainsi apporter la preuve de leur attachement à la région lémanique. Ils lancent également un signal de bonne conduite en direction des autorités genevoises. Une opération alimentée en grande partie par des fonds d'origine russe peut sembler suspecte en Suisse. Les deux entrepreneurs font en sorte de lever toute ambiguïté, en jouant la carte de la transparence et de l'authenticité. Enfin, Eclosion constitue une vitrine idéale en vue d'investissements futurs. Lesquels, à n'en pas douter, ne tarderont pas à se réaliser.
Les premières sociétés du groupe Tilocor sont-elles l'esquisse d'un futur géant, tel que Glaxo ou Novartis? Il est certes bien trop tôt pour l'affirmer. Une seule découverte majeure peut faire décoller toute entreprise pharmaceutique vers des sommets vertigineux. Mais, quoi qu'il arrive, la structure en réseau d'activités indépendantes telle qu'elle a été imaginée demeure exemplaire dans sa souplesse et son efficacité. Comment évoluera-t-elle? En grossissant, ne perdra-t-elle pas en originalité et en inventivité? La porte est étroite car l'économie ressemble à la physique nucléaire. Les explosions (ou implosions!) ne sont pas exclues. Mais tant qu'elles sont solidement contrôlées et maîtrisées, les réactions en chaîne restent au service de l'homme. |
Alliance Grâce à la fortune personnelle du Russe Dmitriy Rybolovlev, celui-ci et le Suisse Stefan Catsicas créent une nouvelle entité de biotechnologie en Suisse, avec une antenne californienne. Dans les laboratoires de Xigen, à Lausanne (photo).
à la barre De droite à gauche, Stefan Catsicas, cofondateur de Tilocor, Jean-Marc Combette, directeur du développement de Tilocor International et futur CEO de Ribovax, Jean-Blaise Eckert, avocat et Mike Sazonov, directeur financier de Ribovax et de Tilocor.
«Le succès vient à celui qui sait attendre.»
Dmitriy Rybolovlev, cofondateur de Tilocor
Catsicas, l'éternel renouveau
Né le 23 novembre 1958, marié et père de trois enfants, Stefan Catsicas obtient un doctorat en neurosciences à l'Université de Lausanne en 1987. Il travaille ensuite deux ans à l'institut de recherche américain Scripps, à San Diego (Californie), sur le développement et les maladies du cerveau. De retour en Suisse, il dirige le département des neurosciences à l'Institut de biologie moléculaire Glaxo, à Genève. En 1996, il est nommé professeur et directeur de l'Institut de biologie cellulaire à la Faculté de médecine de l'Université de Lausanne. Quatre ans plus tard, il rejoint l'EPFL comme vice-président pour la recherche et professeur d'ingénierie cellulaire. Auteur de quelque 80 publications, il développe au sein de l'école des programmes transdisciplinaires. Le secteur privé qu'il a rejoint lui est familier. Comme consultant, il a mis sur pied des sociétés et des fonds d'investissement dans le secteur des biotechnologies. |
Xigen Dans les laboratoires, chimiste et biologiste analysent des nouveaux composants.
Christophe Bonny Le responsable scientifique et fondateur de Xigen, avec Stéphanie Rigotti, virologue.
Calmune Le siège de la société, à San Diego (Californie).
Domaines thérapeutiques
Les sociétés qui environnent Tilocor sont principalement actives dans trois domaines:
Les maladies infectieuses
Il s'agit de développer de nouveaux outils thérapeutiques afin de combattre les microorganismes tels que les virus ou les bactéries, toujours plus résistants aux médicaments actuels (notamment les antibiotiques).
Les maladies dégénératives
L'infarctus cérébral est en première ligne. Différentes maladies touchant le cerveau (alzheimer) ou d'autres organes sont concernés. Une nouvelle génération de molécules permet un contrôle prometteur de la mort cellulaire.
Le cancer
Des anticorps humains hautement spécifiques ainsi que de nouveaux peptides (petites molécules synthétiques) pourraient être utilisés avec efficacité dans le traitement du cancer, maladie d'une grande complexité touchant tous les âges de la population.
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