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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 29.08.2012 à 16:13 |
En 1872, trente ans avant La guerre du feu de J.-H. Rosny, un succès de librairie invente le genre du roman préhistorique. Signé de l’archéologue bourguignon Adrien Arcelin, il s’intitule Solutré ou les chasseurs de rennes de la France centrale et raconte avec force détails comment les chasseurs de la préhistoire précipitaient les chevaux en bas de la Roche de Solutré. Si les faits sont faux – lesdits chasseurs rabattaient les animaux le long de la falaise –, la légende était née. Depuis, la Roche de Solutré, escarpement calcaire situé sur la commune de Solutré-Pouilly, à deux pas de Mâcon, fascine autant les amateurs de vin – c’est ici le berceau du fameux pouillyfuissé – que les passionnés du passé – le site offre l’un des gisements préhistoriques les plus riches d’Europe – et de politique – dès les années 1980, François Mitterrand prit l’habitude d’en faire l’ascension à la Pentecôte en souvenir de la bande de copains de la Résistance, dont il faisait partie, qui s’y retrouvait chaque printemps. Eperon tranchant posé sur les douces collines avoisinantes, visible loin à la ronde, Solutré se donne de toutes les manières possibles: un verre de pouillyfuissé au Pichet ou à la Courtille, deux jolies terrasses du village niché sous la Roche, et c’est parti pour la visite du Parc archéologique et botanique via son sentier didactique agréablement balisé. La montée au sommet de la Roche elle-même est récompensée après une petite demiheure par un panorama à couper le souffle sur les vignobles alentour et les Alpes au loin. D’une forteresse du Xe siècle, restent quelques marches d’un escalier taillé dans le rocher. D’une nécropole gallo-romaine en contrebas, des vases et des ossements, aussi émouvants que ceux des milliers de chevaux sauvages de la race Equus caballus gallicus, disparue depuis longtemps, chassés et dépecés par nos ancêtres à chaque fonte des neiges. Sur le Mont-Beuvray. De Solutré, en roulant deux heures vers le nord, les routes sillonnent un océan de vignes pour entrer dans un océan de verdure, forêts et prés où paissent des bœufs pâles et lourds. A la hauteur de Beaune, non loin d’Autun, sur la commune de Saint-Léger-sous-Beuvray, trône le Mont-Beuvray (831 m). En son sommet, les ruines d’une ville gauloise qui s’élevait au Ier siècle avant J.-C., capitale d’un des peuples les plus puissants de la Gaule, les Eduens. Vercingétorix y fut proclamé chef de la coalition gauloise en 52 avant J.-C. et César, vainqueur à Alésia, y acheva la rédaction de sa fameuse Guerre des Gaules. Et surtout, Divico, qui tentait de faire migrer les Helvètes vers l’ouest, s’y cassa le nez en 58 avant J.-C. sur le même César, qui massacra une partie de la tribu avant de renvoyer les autres chez eux, voulant avant tout empêcher que des Germains s’installent dans l’Helvétie abandonnée. Quelques décennies après la conquête romaine, Bibracte fut abandonnée au profit d’Autun, à 25 kilomètres de là. Des siècles durant, la nature reprit ses droits, recouvrant maisons et remparts, jusqu’à la redécouverte du site dans les années 1860. Aujourd’hui, le vaste site est une merveille de mise en scène archéologique douce qui fait appel autant à l’intellect qu’à l’imagination. Inauguré en 1996, le beau musée minéral de l’architecte Pierre-Louis Faloci a repensé son parcours ce printemps, documentant avec efficacité les conditions de la naissance des villes à la fin de l’époque galloromaine dont témoigne Bibracte. Le parcours dans la forêt alentour croise les équipes d’archéologues internationaux (dont une équipe de l’Université de Lausanne), de robustes remparts, des murs de villas ou de puits, le tout enfoui dans une vaste hêtraie romantique où il fait bon se balader. Avant de déguster un menu garanti d’époque au restaurant Le Chaudron composé de salade de petits pois à la menthe et de jarret de porc au foin sauce myrtilles arrosé de cervoise ou de carenum, un vin aux herbes venu d’Etrurie. Car les Gaulois importaient leur vin d’Italie avant d’apprendre à en faire eux-mêmes, au milieu du Ier siècle. A tel point que l’empereur Domitien, en 92, au nom du protectionnisme impérial, interdit la plantation de nouvelles vignes hors d’Italie. Pas pour longtemps... www.solutre.com
EpicesMoutardes Edmond Fallot. Au cœur de la ville de Beaune, la fabrique née en 1840 perpétue l’art ancestral et artisanal de travailler les graines de sénevé. Sur la langue, une pâte à la fois légère et épaisse, granuleuse et aérienne. Une première impression acidulée fait frissonner les joues, puis le parfum du miel et de la cannelle vient caresser la bouche. Mélangée à de la crème acidulée sur un filet de saumon rosé, c’est à se damner. Chef-d’œuvre de la moutarderie, la «moutarde au pain d’épices de Dijon» signée Edmond Fallot – une parmi les dizaines de spécialités de la marque bourguignonne – est fabriquée au cœur de Beaune, dans l’entreprise fondée en 1840 par Léon Bouley et développée avec succès par la famille Fallot-Désarménien depuis 1928. L’une des seules à toujours utiliser, comme les anciens maîtres moutardiers, des meules de pierre pour broyer les graines, l’entreprise s’est développée comme un temple de la moutarde avec exposition, dégustation, visite de la fabrique et parcours didactiques pour groupes et individuels. Du nettoyage des graines, trempées dans de l’eau avec sel et vinaigre, en passant par le broyage, le tamisage, puis l’ajout des épices et le travail de la masse, on ressort émerveillé du potentiel de la fameuse graine de sénevé, dont les botanistes distinguent une quarantaine de sortes poussant partout sur la planète. Utilisée dès l’Antiquité en médecine autant qu’en cuisine, moins chère que le poivre, pratique pour masquer le goût des viandes avariées, elle est déclinée de mille façons dans les banquets du Moyen Age, avant que la modernité du XIXe ne la résume à une pâte jaune piquante et sans relief. «Aujourd’hui, on peut de nouveau faire preuve d’une grande créativité en matière de moutarde», se réjouit Nathalie Désarménien, épouse du propriétaire, qui promène les visiteurs dans les couloirs de la fabrique. La Moutarderie Fallot, associée à d’autres fabricants, s’ingénie par ailleurs à relancer la culture de la moutarde... en Bourgogne.
BonbonsLes Anis de Flavigny. A Flavigny-sur-Ozerain, non loin d’Alésia, se fabriquent depuis le Moyen Age des bonbons à l’anis contant fleurette aux amoureux. Un jour, César se pose sur une colline non loin d’Alésia pour préparer la bataille contre Vercingétorix. Il a avec lui des graines d’anis que lui donne son médecin pour combattre ses maux de ventre. En partant, il confie la colline à un de ses commandants, Flavinius. Flaviniacum apparu, l’anis est resté. La colonie romaine évolue en un pittoresque village avec église et abbaye, dont les moines se mettent à cultiver la plante. Pour conserver les graines, ils l’enrobent de sucre: les bonbons à l’Anis de Flavigny-sur-Ozerain sont nés, qui vont jusqu’à la cour de Louis XIV luttant contre la mauvaise haleine. Madame de Sévigné ou la Pompadour en raffolent. A la Révolution, les moines fuient et les habitants du village reprennent la fabrication des bonbons. Au XIXe siècle, un seul fabricant, Jacques Edmond Galimard, achète les autres fabriques. Les Anis de Flavigny sont désormais fabriqués par la famille Troubat depuis trois générations. Installée dans l’ancienne abbaye, la fabrique, visitée par plus de 50 000 personnes l’an dernier, sent bon le sucre, la violette et l’anis. Spectaculaire, l’étape de la dragéification transforme en quinze jours une minuscule graine d’anis en un bonbon gros comme un pois. Il s’en vend 250 tonnes par an, dont 30% à l’étranger, jusqu’au Canada ou en Asie. Parfum fétiche, l’un des plus anciens: la violette. Mais l’Anis se décline aussi en citron, cassis, menthe, réglisse, gingembre, rose, orange. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, figurent sur la boîte un berger et une bergère se regardant avec une tendresse gourmande. Normal: les Anis sont des dragées et symbolisent l’amour et la fécondité. Normal aussi que le même très charmant village, l’un des 100 plus beaux de France, ait servi de décor au film Chocolat avec une Juliette Binoche dont les friandises sucrées faisaient craquer un certain Johnny Depp.
VilleBeaune. Bénie des dieux, bourgeoise et créative, la Mecque du vin fait la fête à tous les sens, goût et vue en tête. Sous ses pavés, les crus de toute la Bourgogne. Sur le toit de l’Hôtel-Dieu, le bâtiment le plus célèbre de Beaune, cinquante girouettes de fer doré rappellent que Beaune, comme un bon vigneron, vit le nez au vent, seule maîtresse de ses faits et gestes. Nichée au cœur d’un océan de vignobles à 40 kilomètres au sud de Dijon, étape prioritaire de la légendaire Route des Grands crus, cerclée comme un fût par ses remparts et ses bastions, Beaune célèbre la culture du vin dans tous les sens du terme: dans les remparts, sous un couvent, les caves voûtées sont partout et jouxtent les commerces spécialisés où l’on déguste le Côte de Beaune ou de Nuits par hectolitres, le Musée du vin, l’Athenaeum, la plus grande librairie dédiée au monde du vin et de la gastronomie, ou les châteaux viticoles proposant Vinéatours ou Safari Tours en 4 x 4 ou Minivan. Née sous le patronage du dieu celte Belenos, patron de la lumière et des arts, héritière de l’âge d’or des ducs de Bourgogne, centre depuis toujours du négoce international des vins de Bourgogne, bénie des dieux par son climat et son patrimoine, Beaune irradie la douceur de vivre. Sans ostentation, à l’image de l’Hôtel-Dieu, chef-d’œuvre gothique à la toiture éblouissante que l’on ne découvre qu’une fois passé le porche d’entrée gris et modeste. Fondé en 1443 par Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, pour venir en aide aux malades et aux indigents, cette ville dans la ville résume Beaune à elle toute seule. A la fois beau et utile – cet hôpital est resté en service jusqu’au milieu du XXe siècle! – l’Hôtel-Dieu a donné naissance à l’ordre des Sœurs hospitalières de Beaune qui essaimèrent jusqu’en Suisse et à la plus célèbre des manifestations bourguignonnes, la Vente des vins des Hospices de Beaune: la vente aux enchères, le 3e dimanche de novembre, du produit des 60 hectares de grands et premiers crus dont Nicolas Rolin avait eu l’intelligence de doter son institution, afin de lui assurer des revenus réguliers. Beaune vit vin, respire vin, pense vin. Pas étonnant que le Musée du Vin soit situé pile entre la rue du Paradis et la rue d’Enfer et que le duc de Clarence, condamné en 1478 à la peine capitale par son frère le roi d’Angleterre, s’exclama: «Je désire être noyé dans un tonneau de vin de Beaune pour que ma mort soit sans effort et bonne.» www.beaune-tourisme.fr
BaladeCanal de Pouillyen-Auxois. De Pouilly à Vandenesse, deux heures délicieuses pour apprendre la lenteur. La billebaude, roman du conteur bourguignon Henri Vincenot narrant la découverte de la chasse dite à la billebaude, soit au hasard, a donné son nom à un sympathique bateau solaire naviguant sur le Canal de Bourgogne. Depuis Pouilly-en-Auxois, il emmène ses quelques dizaines de passagers vers Vandenesseen-Auxois via le tunnel voûté de Pouilly, 3333 mètres de long, et huit écluses opérées manuellement. La balade, absolument délicieuse, est autant un apprentissage de la lenteur, puisque l’on fait en 2 heures le trajet que l’on ferait en 10 minutes en voiture, qu’un voyage dans le temps: les bucoliques chemins de halage rappellent que femmes, enfants ou chevaux ont tiré les bateaux essentiels à l’économie du pays durant un siècle, que les peupliers et platanes les dominant ont été plantés pour fournir de l’ombre autant que pour renforcer les berges et que les marins mettaient 10 heures, dans le noir, à franchir la Voûte de Pouilly. Rivalisant de charme fleuri, les anciennes maisons d’éclusiers, désormais maisons privées ou ginguettes, tiennent lieu de mémoire vivante.
VilleParay-le-Monial. Si Beaune est le Graal des vins, Paray-le-Monial, lieu de naissance du culte du Sacré-Cœur, est celui des pèlerins. Le 27 décembre 1673, Marguerite Alacoque, 25 ans, une enfant du pays alors recluse au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial, a sa première grande apparition – Jésus lui montre son cœur dans sa poitrine ouverte et lui dit: «Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui en est si peu aimé!» Béatifiée en 1864, canonisée en 1920, la désormais sainte Marguerite-Marie est l’initiatrice du culte du Sacré-Cœur, pratiqué sur les cinq continents. Ses restes reposent dans la chapelle de la Visitation, ou chapelle des Apparitions. Depuis, Paray – jumelé avec Payerne! – est un lieu de pèlerinage parmi les plus courus du monde et, au cœur du voluptueux et gourmand pays charolais-brionnais, offre un mélange aussi séduisant que fascinant de douceur de vivre et de spiritualité. La ville compte une douzaine de communautés religieuses, dont trois monastères fermés de clarisses, dominicaines et visitandines. Si, entre 1870 et 1940, la ville voyait débarquer jusqu’à 400 000 pèlerins par an, ils sont encore la moitié à venir du monde entier rendre hommage à Marguerite ou à participer à l’une des centaines de retraites proposées par les diverses communautés. En quelques minutes, on marche sur les traces de cette histoire qui toute entière résonne du Sacré-Cœur. La basilique du Sacré-Cœur, chef-d’œuvre de l’art roman, a été consacrée par Jean-Paul II lui-même en 1986. Juste derrière, le parc des Chapelains a été créé en 1899 pour accueillir les pèlerins devenus trop nombreux pour tous entrer dans la basilique lors des célébrations. Au fond du parc, la chapelle de la Visitation et le gisant en cire de la sainte. De l’autre côté de la route, la chapelle La Colombière, dédiée à Claude La Colombière, confesseur de Marguerite-Marie: un extraordinaire bijou 1930 de style néobyzantin et art déco tout de marbre, de béton et de métal avec mosaïques et vitraux d’une luminosité incroyable. Non loin, l’étonnant Musée du Hiéron renferme un trésor: la Via Vitae, une œuvre monumentale de trois mètres sur trois composée de 138 figurines d’or et d’ivoire représentant la vie de Jésus, que l’orfèvre-joaillier Joseph Chaumet mit dix ans à réaliser entre 1894 et 1904.
DormirNuit au château. Pierreclos, Gilly, Courban: trois endroits de charme, luxe et volupté où loger une nuit est déjà un rêve. Autant qu’un voyage dans le temps. Qui découvre les châteaux de Bourgogne se demande pourquoi l’on fait tant cas de ceux de la Loire: forteresses médiévales ou élégantes bâtisses Renaissance, baroques ou classiques, sévères ou fastueuses, elles parsèment chaque coin de la région comme autant de témoins de sa grandeur historique, artistique, économique et sociale. La plupart se visitent. Dans certains, tout ou partiellement transformés avec art, on peut dormir. Dire que l’expérience est agréable relève de l’euphémisme. La preuve par trois. Enfiler une cotte de mailles, se marier dans le jardin du plus vieux château de Bourgogne, dormir dans la chambre nuptiale du XIIIe siècle, se glisser dans la peau d’un prisonnier dans les cachots ou d’un chevalier dans la salle d’armes, tomber nez à nez avec un sanglier empaillé dans la cuisine, déguster un des rares vins blancs surmaturés de Bourgogne? C’est possible au spectaculaire château viticole de Pierreclos, en Bourgogne du sud, entre Mâcon et Cluny. Le dynamique propriétaire et sa femme ont fait en quelques années de ce très ancien château à l’histoire chahutée – et où le poète Lamartine, enfant du pays, serait tombé amoureux de la femme d’un des comtes de Pierreclos – un lieu de vie pittoresque, superbe et agréable, à tester autant en couple qu’en famille. Dix hectares en pouilly-fuissé, saint-véran ou chardonnay donnent chaque année un vin typé et élégant que l’on déguste dans la belle cave voûtée, après avoir passé l’église romane, le donjon et l’escalier Renaissance en spirale. Plus au nord, au cœur des grands crus de Bourgogne, entre Dijon et Beaune, dans la commune de Vougeot, le château de Gilly trône au cœur d’un grand parc à la française. Ancien prieuré du VIe siècle, puis demeure des abbés de Cîteaux du XIVe au XVIIIe siècle, transformé en 1988 en hôtel de charme, Gilly distille une atmosphère unique. Des chambres meublées avec esprit à la spectaculaire salle voûtée du restaurant Le Clos Prieur où le bœuf charolais règne en maître, de la bibliothèque aux fresques XVIIe à l’ancienne cuisine des moines avec cheminées et broches pour gibier, le domaine respire l’art de vivre. Une centaine de kilomètres au nord encore, en pays châtillonnais, près des vignobles de Chablis et de Champagne, tout en légèreté enchanteresse, le château de Courban semble avoir trouvé la recette de l’élégance intemporelle. Sauvée de la ruine par un décorateur de Lille qui y a consacré quatorze ans de sa vie, cette demeure fait dans le chic champêtre et gourmand avec douceur et sans ostentation. Cuisine gourmande du terroir adoubée par Alain Ducasse, spa apaisant, terrasse insouciante: au-delà de l’intérêt historique de la bâtisse du XIXe, l’univers désormais proposé vaut tous les voyages dans le temps. www.chateaudepierreclos.com
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