L'Hebdo;
1994-01-20 La bourse flambe, les PME trinquent
«Champagne!» Un chroniqueur financier ouvrait par cette exclamation guillerette un récent commentaire sur le énième record de la bourse parisienne. C'était peu avant le Réveillon, au moment où des millions de gens à travers l'Europe se demandaient comment ils joindraient les deux bouts en 1994 avec un salaire gelé ou diminué, voire s'ils conserveraient leur emploi.
Le grand monopoly de l'économie devient décidément de plus en plus difficile à expliquer au commun des mortels. Si la bourse flambe, disent les manuels, c'est que les actions qu'elle traite sont très demandées, ce qui suppose du capital disponible et des entreprises cotées vigoureuses. De l'argent, il y en a effectivement, par milliards, plus mobile que jamais _ bien plus mobile que les travailleurs. Quant aux entreprises, elles restent saines dans la mesure où elles dégraissent là où la progression des affaires paraît bloquée, c'est-à-dire souvent en Europe, pour se redéployer sur les marchés dits «porteurs». C'est ainsi que la réussite exhalait l'an dernier un parfum exotique, les bourses de Turquie (+207%) et des Philippines (+130%) affichant des hausses insolentes.
Face à ce phénomène, on peut adopter deux attitudes. La première, combinant le fatalisme et le pragmatisme intéressé, se résume en une question: où y a-t-il de l'argent à gagner? Après tout, l'épargne n'a jamais atteint des montants si élevés en Suisse (300 milliards rien que pour les particuliers). Avec l'aide de plusieurs spécialistes, Chantal Thévenoz et Fabrice Delaye examinent les possibilités d'en augmenter le rendement (lire en page 22), notamment à travers les fonds de placement qui se sont multipliés ces dernières années. Le jeu n'est pas sans risques. S'il y a un domaine où l'information crée l'inégalité, c'est bien celui de l'argent, et il y a un univers de différence entre les stratèges globaux du Crédit Suisse que nous présentions la semaine dernière et le petit investisseur (comprenez: moins d'un million) à la merci des bulles spéculatives.
La deuxième attitude est plus critique. Certes, placer son argent au Brésil ou en Malaisie est une façon comme une autre de participer au décollage du tiers monde, mais que fait-on contre la lente tiers-mondisation de la Suisse? Nous relevions il y a peu («L'Hebdo» N° 48) que les investissements ont chuté de 10% en deux ans dans notre pays. Au moment où des entreprises ferment, où l'Etat diminue son personnel, il est plus vital que jamais de soutenir les gens sérieux développant de nouvelles activités, particulièrement dans les PME qui constituent l'essentiel du tissu industriel romand. Est-ce vraiment le cas?
Au vu des exemples qui nous parviennent, on peut en douter. Nous présentons dans ce numéro le cas typique d'une entreprise yverdonnoise (page 28): bon produit, compétence reconnue, grand marché potentiel. Un crédit de 500 000 francs est nécessaire pour lancer la fabrication. Le dossier n'a même pas été examiné sérieusement: trop de temps pour une si petite somme et le rendement qu'on peut en attendre. Ce n'est même pas de la mauvaise volonté, juste une application mécanique des priorités et des consignes de prudence imposées aux agents locaux.
Les directeurs généraux des grandes banques affirment en choeur «qu'aucun projet valable n'est écarté», mais le ton des directives adressées aux succursales est bien différent! On ne peut s'empêcher de penser que les petits industriels paient aujourd'hui la facture des délires immobiliers de la décennie écoulée. Celui d'Yverdon risque, à contrecoeur, de transférer sa production aux Etats-Unis, où il a été mieux accueilli.
La Suisse perdrait ainsi quelques emplois de plus, mais la bourse continuera de bien se porter...
Les petits industriels paient aujourd'hui la facture des délires immobiliers de la décennie écoulée
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