Le pouvoir – ou déjà la course pour l’obtenir – peut jeter une lumière soudaine sur les faiblesses d’un homme ou au contraire sur des forces insoupçonnées. Ainsi les Français ont découvert un François Hollande nouveau. Aucun mot n’était assez méchant pour ses adversaires et des «amis» de son bord pour le disqualifier. «Capitaine de pédalo», «Flamby», tenant de la «gauche molle» ou carrément «nul». Et le voilà qui a émergé en tribun, puissant, convaincant au moins dans la forme. Son discours du Bourget marque une étape dans la campagne. Le camp d’en face ne pourra plus affirmer sans cesse qu’il n’a pas la stature. Même à droite beaucoup l’admettent.
D’abord, le personnage est sympathique. Il fallait le voir à Nantes lors de sa rencontre avec le vieil indigné Stéphane Hessel (deux millions de son fascicule vendus en France, trois dans le monde!). Il la jouait modeste. Ancré sur un principe: tendre à la justice, à l’égalité des citoyens. Vieil idéal… trop ébréché ces dernières années. Entre parenthèses, au même moment, le président du Pérou, l’ex-officier métis Humala, déclarait au directeur d’El País: «C’est facile d’être bon avec les uns ou avec les autres, être juste, c’est autrement plus difficile…» Face au public, Hollande écoute toutes les questions, même farfelues en apparence, avec plus que de la bienveillance, une réelle attention. On a envie de le croire quand il affirme: «J’aime les gens alors que tant d’autres sont fascinés par l’argent.» Il a trop longtemps sillonné la France de villes en villages à bord de sa vieille voiture encombrée de dossiers pour que le mot fasse ricaner.
Le leader socialiste perçoit que les coups de gueule et les vacheries n’impressionnent plus une opinion à la fois fascinée et lassée par la bagarre politicienne. Dans sa harangue du Bourget, Hollande aurait pu être bien plus cruel à l’endroit du chef de l’Etat: celui qui promit autrefois d’abaisser le chômage à 5%, fit du AAA des agences l’étalon absolu du succès, crut qu’en allégeant l’impôt des plus riches il ferait décoller l’économie... Mais l’orateur a préféré se détourner de la polémique. Par tempérament. Par instinct politique. Du coup, les attaques sur la personne de Hollande des porte-flingues de l’UMP commencent d’inquiéter dans les propres rangs de la majorité. Le quinquennat a laminé Nicolas Sarkozy. Sa fébrilité, ses changements de cap, ses poses de sauveur de la nation, de l’Europe et du monde l’ont peu à peu rendu inaudible. Un mot revient jusque chez ceux qui ont voté pour lui: «On n’y croit plus.» Y croit-il lui-même? Pas sûr. Auprès de ses proches, il évoque ce qu’il ferait «après». Plus de politique mais, comme il l’a dit un jour publiquement: gagner de l’argent.
Le nationalisme échevelé que la droite et la gauche flattent parfois au détour de leurs tirades mènerait au désastre.
Si les Français portent le socialiste à l’Elysée, ce ne sera pas parce qu’ils le trouvent génial, pas parce que sa campagne aura été renversante et son programme irrésistible. Ce sera pour en finir avec le sarkozysme. Pour tenter une autre voie.
C’est bien beau, mais où est le programme? La droite attend de démonter les propositions du candidat. Depuis quand les peuples choisissent-ils leurs dirigeants sur la crédibilité des promesses préélectorales? Ils sont rarement tenus, toujours bouleversés par les événements. Ce ne sont pas les Suisses qui prétendront le contraire, eux dont leur Parlement désigne le gouvernement sans le moindre engagement de sa part. En France, c’est la personnalité du prétendant qui compte. Celle de François Hollande paraissait floue. Or elle s’affirme.
Cela dit, les cent jours qui restent avant le choix des Français peuvent ménager des surprises. Un autre François, Bayrou, se tient en embuscade, chaque jour plus optimiste. Ou Marine Le Pen au second tour? Elle continue de cartonner chez les ouvriers, les sans-grades, les déboussolés que la société a largués. Sa percée – même si elle n’arrivera jamais à l’Elysée – porterait une onde de choc funeste bien au-delà de la France.
Face à une telle perspective, Hollande et les autres auront besoin, plus que d’habileté, d’une conviction crédible: le nationalisme échevelé que la droite et la gauche flattent parfois au détour de leurs tirades mènerait au désastre.
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