Une battante. S’il y a une femme à laquelle ce mot va comme un gant, c’est bien Lee Laurent-Applegate. Docteur en biologie et chercheuse au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), cette Suissesse de 47 ans, mère de trois enfants de 16, 13 et 11 ans, vient d’être nommée professeur associé à la faculté de biologie et médecine de l’Université de Lausanne (Unil). Le processus nécessite dix-huit mois et cette décision est prise par douze personnes. Cette nomination est d’autant plus remarquable (cette faculté compte 82 hommes professeurs associés pour seulement 10 femmes) que cette Américaine d’origine n’est engagée qu’à mi-temps.
Assise dans le petit bureau de huit mètres carrés qu’elle partage avec deux autres collaboratrices, Lee Laurent-Applegate détaille l’objet de ses recherches: ses pansements biologiques fabriqués à partir de cellules fœtales qui soignent les brûlures importantes – et évitent les autogreffes – et les ulcères chroniques. Vingt patients ont déjà été traités avec ces pansements de cellules fœtales. D’ici à la fin de l’année, Lee Laurent-Applegate pense avoir le feu vert de Swissmedic pour passer à la phase 3 des essais cliniques: soigner 30 à 50 personnes.
Ce projet, unique au monde, a été classé dans le «Top 100» des découvertes scientifiques, selon le journal Discover. En collaboration avec l’Ecole polytechnique de Lausanne (EPFL), la Vaudoise travaille aussi sur un projet qui permet aux os et aux cartilages (en cas d’arthrose notamment) de se régénérer. Elle est également membre d’un centre de compétence de l’Université de Zurich où elle collabore à une recherche sur les tendons de chevaux. Dans tous ces cas, les cellules foetales aident les cellules des patients à repousser. Ses publications dans des revues scientifiques s’élèvent à plus de quatrevingts. Directeur du laboratoire de biomécanique en orthopédie à l’EPFL, Dominique Pioletti, qui collabore avec elle depuis dix ans, raconte: «Elle a une productivité incroyable et communique son enthousiasme. Alors que les chercheurs ici pèsent longtemps le pour et le contre avant de se lancer, elle fonce et dit: «On essaie!»
Lee Applegate est également «relectrice» pour diverses revues scientifiques, donnant son opinion sur les articles d’autres chercheurs avant publication. On s’étonne: toutes ces activités pour un mitemps? La biologiste sourit. «Je suis passionnée par la peau, je ne compte pas mes heures. Outre le fait que je souhaite être là pour ma famille, occuper un poste à temps partiel me laisse la liberté de choisir sur quels projets je travaille sans devoir rendre des comptes.» Quel effet lui fait sa nomination? «C’est une reconnaissance. Cela fait vingt ans que j’écris “docteur” lorsque je signe mes articles. Mes confrères américains ne comprenaient pas car, aux Etats-Unis, j’ai été nommée professeur assistant à 26 ans...»
Doctorat à 23 ans. Fille de biologiste – professeur d’université, son père s’occupait de la sauvegarde des poissons d’eau douce –, Lee Laurent-Applegate a grandi à Brookings, une petite ville du Dakota du Sud. Dans sa famille, on chasse: «Grenouilles, faisans, canards, j’avais tout sous la main pour comprendre comment cela fonctionnait. Cela m’a toujours intriguée. A 6 ans, je disséquais déjà les poissons pour étudier leur système digestif. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu travailler dans la médecine.»
A 23 ans, son doctorat en biologie et chimie en poche, elle s’oriente vers la recherche, fait deux postdoctorats. «Je travaillais depuis douze mois sur les effets nocifs du soleil, au Centre de recherche pour le cancer MD Anderson et à Baylor, un hôpital privé, quand trois choix se sont offerts à moi: bifurquer dans le privé avec un salaire annuel à six chiffres, partir à Harvard ou bénéficier d’une bourse de l’IARC (International Agency for Research on Cancer) et m’envoler pour la Suisse.» A 26 ans, elle choisit la bourse pour neuf mois «sabbatiques» à l’ISREC (Institut suisse de recherche sur le cancer), à Epalinges. Les cellules d’une famille atteinte d’une anomalie génétique et de multiples cancers de la peau traversent l’Atlantique avec elle.
Bourreau de travail. Ses premières semaines en Suisse, elle continue de faire ce qu’elle fait depuis longtemps: travailler sept jour sur sept. Elle qui a appris l’allemand aux Etats-Unis, pensant le parler pendant neuf mois, doit se mettre au français. Alors qu’elle vient d’emménager à Epalinges, son voisin est assassiné à la hache. Le crime reste un mystère et ses parents paniquent. Ils veulent qu’elle rentre au pays. La jeune femme tient bon. Il faut dire qu’elle apprend à profiter de ses dimanches avec deux autres chercheurs, des Suisses passionnés de montagne. L’un d’eux deviendra son mari: un pharmacien en train de terminer son doctorat.
Elle trouve un poste en dermatologie au CHUV, au côté du professeur Edgar Frenk, aujourd’hui à la retraite. Il garde le souvenir d’une chercheuse «très appliquée et performante». Arrive la période des enfants, des postes à temps partiel et de la différence de vues concernant ses recherches avec un supérieur. Elle a une vision plus «humanitaire», lui plus commerciale. Voici cinq ans, alors qu’elle est à deux doigts de démissionner, Pierre-François Leyvraz, actuel directeur général du CHUV, la retient par la manche. Il explique: «Son départ aurait été une catastrophe pour l’institution. Le travail de Lee Applegate sur les cellules fœtales est d’une valeur scientifique extraordinaire. Cette femme est une chercheuse pure: elle travaille pour le plaisir et fait preuve d’un grand enthousiasme.» Ce médecin orthopédiste lui offre un poste à 30%. Un bien maigre salaire? Peu importe.
Ce petit bout de femme à l’élégance classique a été à bonne école: aux Etats-Unis, pour se lancer dans son doctorat, elle a dû trouver des sponsors. La recherche de fonds, elle connaît donc: «Trouver de l’argent pour financer mes recherches et les salaires de mes deux collaboratrices est presque une activité à plein temps. Il faut rédiger beaucoup de rapports et se préparer à essuyer beaucoup de refus. Aujourd’hui au moins, le CHUV m’assure un salaire à 50% mais je suis toujours en quête de fonds car la recherche appliquée coûte très cher.»
Au fait, pourquoi ne pas collaborer avec les industries ou cette armée européenne qui l’ont sollicitée pour développer ses pansements biologiques? «Les industriels me pousseraient à travailler dans la précipitation au détriment de la sécurité des patients. Quant à une collaboration avec l’armée, elle, m’obligerait à travailler loin de ma famille.» Ah! encore un détail: la chercheuse s’occupe des repas de sa famille, lit six à dix livres par mois et fait ses courses à la Migros, comme tout le monde...
«DYNAMIQUE ET POSITIVE, LEE LAURENT-APPLEGATE A UNE PRODUCTIVITÉ INCROYABLE.» Dominique Pioletti, directeur du laboratoire de biomécanique en orthopédie à l’EPFL
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