La Suisse est conduite par un curieux équipage, sans capitaine, avec des officiers qui se chamaillent sur le pont et tirent sur les cordages à hue et à dia. Pas trop grave parce que, jusqu’à présent, le bateau continue de bien avancer. C’en est pittoresque.
Le conseiller fédéral Ueli Maurer prévoit une visite en Israël.
Parfois, pourtant, on a moins envie de sourire.
Voir notre politique au Moyen-Orient. La diplomatie helvétique tente, dans la discrétion, de maintenir des formes de dialogue entre les adversaires.
Elle rappelle sans cesse la nécessité de respecter les droits de l’homme. Ainsi le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères va s’envoler vers Israël où il rencontrera ses dirigeants et il verra aussi ceux de l’Autorité palestinienne. Dans la tradition helvétique.
L’ONU a d’ailleurs chargé notre pays d’organiser une rencontre qui devrait rappeler aux uns et aux autres les dispositions de la Convention de Genève. On peut ricaner sur ces efforts, on peut aussi se dire qu’ils honorent la démocratie.
Et voilà qu’un ministre vient savonner la planche. Le conseiller fédéral Ueli Maurer prévoit lui aussi une visite en Israël. Pour célébrer les accords militaires entre Tsahal et l’armée suisse.
Vieille histoire: les relations étaient déjà étroites au temps de la guerre froide, quand nous étions au mieux avec les Américains… et l’Afrique du Sud de l’apartheid.
Le commerce des armes fut interrompu entre 2002 et 2005. Il a repris de plus belle. Nous achetons notamment des drones, des équipements de haute technologie, nous exportons aussi un peu de quincaillerie gris-vert. Et il semble bien que les services secrets fricotent de concert.
Nous serions soulagés d’en savoir plus. Mais nous avons aussi notre grande muette.
Cela malgré le fait que l’Etat hébreu soit en guerre. Il a attaqué le Liban voisin en 2006, il a détruit Gaza en 2009, il a ferraillé sur un bateau civil dans les eaux internationales en 2010.
Il occupe militairement des territoires qui ne lui appartiennent pas, il y installe un demi-million de colons, il annexe Jérusalem-Est, il embastille des milliers de Palestiniens sans jugement. Ces violations reconnues du droit international n’empêchent pas notre ministre d’aller faire des courbettes devant les chefs de cette armée.
Le militant UDC au pouvoir a sa vision du monde. Il sait où est le Bien et le Mal. C’est son droit. Mais lui est-il permis d’entraîner le gouvernement dans des initiatives aussi périlleuses? Pourquoi ses collègues le laissent-ils faire?
Le conseiller fédéral UDC tousse dès que l’on parle de coopération internationale. Il ne fréquente pas les capitales voisines où il serait si utile de conclure des accords de sécurité. Non, il va à Jérusalem. Cet apôtre pointilleux de la neutralité ne voit pas où est le problème.
La diplomatie israélienne réussit là un joli coup: en attirant ce ministre, elle divise le Conseil fédéral, elle tend un croche-pied à une Micheline Calmy-Rey mal vue à Jérusalem.
Les discours aimables que ne manquera pas de tenir notre homme seront largement répercutés, tandis que la visite du secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères sera éclipsée.
Quand ce manque de cohérence gouvernementale mène à l’inaction, c’est déjà affligeant. Lorsqu’il dresse les initiatives des uns contre celles des autres, cela devient grotesque.
Les dernières crises ont démontré que chacun des Sept prétendument sages peut agir à sa guise sans que soit jamais définie une ligne claire. Cela a été reconnu par tous, y compris par les intéressés. Et rien ne change. Quelle claque, quel électrochoc devrons-nous subir encore pour qu’enfin des leçons soient tirées de nos déboires?
Ces cafouillages ont toujours existé, diront certains, et nous ne nous en portons pas plus mal. Non, il n’est pas sûr que le collège ait toujours été aussi effacé au profit du cirque des ego.
Les conseillers fédéraux s’exposent plus que jamais et à tout propos dans les médias ravis de l’aubaine. C’est à qui lâchera la petite phrase la plus percutante, à qui se valorisera le mieux en vue du prochain sondage sur leur popularité.
Faute de priorités communes, sans la moindre ligne politique prédéfinie, chacun pousse sa chansonnette au jour le jour. Et c’est ce qu’on appelle avec des airs pénétrés la «convergence»!
Alors que le pouvoir se dilue peu à peu dans les gesticulations d’un animal à sept têtes. Singulièrement agité et imprévisible.
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