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La chronique de Jacques Pilet. Appeler un chat un chat

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 24.06.2009 à 15:08

Est-ce la réalité des faits ou leur perception qui détermine l’humeur d’un pays?

Naïfs, nous avons longtemps pensé que, en Suisse, le pouvoir s’exerçait plutôt dans la transparence.
Et voilà que le Conseil fédéral nous fait des cachotteries quant au contenu précis des nouveaux accords conclus sur la double imposition. Le texte, nous dit-on, sera soumis au Parlement. Fort bien, mais pourquoi ne pas en informer d’ores et déjà le peuple? Le secret bancaire est-il aboli, écorné, amendé, assoupli? Comment en juger sans savoir, au juste, ce qui a été promis aux uns et aux autres? Pourquoi tous ces mystères? L’un d’eux était particulièrement ridicule: il fallut des révélations de la presse pour apprendre que la première de ces conventions avait été signée avec le Luxembourg. C’est à se demander si notre gouvernement, comme tant d’autres, n’a pas une belle trouille de la transparence. Le soir du 12 juin était amusant pour les petits curieux qui aiment éplucher et comparer les informations. Ce jour-là, le ministre du Budget français a rencontré, à Berne, le conseiller fédéral en charge des Finances. Celui-ci s’est fendu d’un minuscule communiqué lénifiant. Cette soudaine entente franco-suisse en matière de coopération fiscale était traitée comme une babiole. Les journaux télévisés d’outre-Jura, en revanche, s’en payèrent une bonne tranche. Le grand trésorier lui-même, un immense sourire aux lèvres, proclamait devant les caméras que les Suisses «jouent pleinement le jeu». En clair: ils vont lever leur fameux secret. Le représentant français de Transparency International parlait carrément d’«un événement historique».
On n’en sait pas davantage sur le détail des dispositions convenues avec les Américains. Les petites phrases lâchées par Hans-Rudolf Merz à Washington restèrent sibyllines, embarrassées. Même les principaux intéressés, les banquiers, disent attendre de plus amples informations. Quant aux journalistes, leurs questions restent sans réponses.

Il semble cependant que ce nuage de fumée n’incommode pas grand monde. Un consensus tacite s’installe. Parlons le moins possible de ce changement de cap. Ainsi, s’imagine-t-on, il passera inaperçu. Nous pourrons continuer de croire à ce secret bancaire dont on nous disait hier qu’il est ancré dans notre «identité». Le hic, c’est que les clients étrangers qui planquent leur fortune en Suisse ont bien vu, eux, ce qui change. Beaucoup ont retiré et retirent encore leurs fonds. Est-ce une catastrophe? Hier, affirmaient les porte-parole de la place financière, cette perspective annonçait un coup fatal à l’économie du pays. Aujourd’hui, les mêmes relativisent, nuancent, désamorcent les peurs. Passez, il n’y a pas grand-chose à voir.
Dès lors se pose une question politico-philosophique. Est-ce la réalité des faits ou leur perception qui détermine l’humeur d’un pays? L’opinion publique se formet-elle selon les vœux du pouvoir qui sait si bien mettre la sourdine ici et organiser le tapage là? Et les médias? Sont-ils complices plus ou moins conscients de ces petites tricheries ou sont-ils encore en mesure de décortiquer les discours et de les confronter au réel?

Ce type d’interrogation vaut pour toutes nos sociétés occidentales. La politique y est une mise en scène. Situation incomparable avec les manipulations totalitaires, mais jeu troublant tout de même. Tout cela n’est pas neuf, bien sûr. De tout temps, les puissants ont su orchestrer leur message, maîtriser les effets d’optique. Mais, aujourd’hui, ils disposent pour cela d’une formidable machine médiatique.
Regardez le cas de la France. Son président utilise les pompes de Versailles pour donner du poids à son discours. Il vante ce qu’il condamnait hier. Il cherche le rassemblement en agitant des thèmes aussi marginaux que le port de la burka. Il court après l’émotion du moment. Et, protégé par tant de phrases, jamais il ne paraît vraiment porté par le choc du réel.
Comment échapper, dès lors, à tant de fumigènes? C’est à chacun de nous – et pas seulement aux journalistes – de cultiver l’impertinence, la curiosité… et le sens de l’humour salvateur. Bêtement dit, réapprendre sans cesse à appeler un chat un chat.





Tags: Jacques Pilet, chronique,

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