Rigide et conservatrice, la Suisse? Pas sûr. Il y a quelques mois encore, les banquiers et leurs porte-parole sur la scène politique répétaient à l’envi que le secret bancaire était «une part de notre identité». Et voyez aujourd’hui avec quelle souplesse et quelle discrétion nous préparons son enterrement. Notre ministre de la Défense, l’UDC Ueli Maurer, déclarait en janvier devant ses amis politiques qu’il entendait bien revenir à l’armée de grand-papa, en finir avec ces missions à l’étranger, coupables d’écorner notre neutralité. Ce discours de l’Albisgüetli consterna les experts militaires. Or, dimanche dernier, le même Ueli Maurer a révélé sa volonté de réduire les effectifs, passant en dix à douze ans de 120 000 à 80 000 soldats actifs, plus 40 000 réservistes. Il continuera par ailleurs de réduire l’armement lourd, blindés et artillerie, «parce que, admet-il, une guerre des chars en Europe est plutôt improbable». Cette position est aux antipodes de celle de son parti qui n’a cessé de se lamenter sur la réduction progressive de ces armes. «On ne doit pas se préparer au plus vraisemblable mais au pire des scénarios», disaient ses prétendus stratèges.
Sans doute marqué par la découverte des problèmes tels qu’ils se posent dans la réalité d’aujourd’hui, et non plus dans la mythologie d’hier, Maurer va jusqu’à reconnaître la nécessité de développer les engagements à l’étranger. Mais dans un cadre «humanitaire», préciset-il. Il se rapproche, par ce terme rassurant, de la vision de la ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey. Ce que cela veut dire au juste n’est pas clair. Car les missions de paix internationales, sous l’égide de l’ONU ou de l’Union européenne, ont certes une dimension humanitaire, mais elles demandent des hommes capables d’assurer leur propre sécurité, donc armés. Envoyer des experts de la guerre chimique ou du déminage faire des conférences loin du terrain, c’est sympathique, mais ce n’est pas ce qui est demandé. Contribuer à apaiser les abcès belliqueux du monde exige de prendre certains risques. Tout comme le font les délégués du CICR qui sont, eux, en première ligne de l’action humanitaire et qui ne craignent pas de s’exposer. Reste que cette conversion à l’ouverture est à saluer. Elle met d’ailleurs de fort mauvais poil les amis dudit conseiller fédéral. Le Zurichois Toni Bortoluzzi bougonne: «Je ne crois pas que ce soit vraiment la volonté de Maurer.» Un autre UDC: «Il doit bien appliquer les décisions du Collège gouvernemental. Même à contrecœur.» La révolution mentale autour de la défense a encore un long chemin à faire. Notre ministre soudain progressiste en reste, pour l’heure, à la conviction que notre armée doit assurer seule notre sécurité: il ne lâche pas un mot sur une meilleure coordination avec les systèmes défensifs de nos voisins. Il se félicite que le Parlement refuse l’idée d’entraîner les soldats suisses à l’étranger et de les obliger, dans certains cas, à accepter des missions hors du pays.
Or, là aussi, il faudra en finir avec le mythe. Et admettre un jour que, pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avons échappé au pire non seulement parce que nous avions une armée prête à défendre le Réduit, mais surtout parce que d’autres, les Alliés, combattaient l’hitlérisme sur tous les fronts. De même, pendant la guerre froide, nous sommes certes restés l’arme au pied avec des centaines de milliers d’hommes. Mais, si l’URSS n’a jamais eu la moindre velléité d’attaquer l’Ouest, c’est, d’abord, parce qu’elle ne le voulait pas, ensuite, parce que l’OTAN aurait fait barrage. Si l’on imagine aujourd’hui des menées agressives contre la Suisse, il est tout aussi évident que nous aurions besoin des autres pour y faire face. «Si nous repérons un jour un missile lâché quelque part en Méditerranée ou au Moyen-Orient filant vers Berne, nous disait un diplomate italien, à qui devons-nous téléphoner? Nous n’avons pas le moindre accord de défense avec la Suisse. Pensez-vous que ce soit raisonnable?» La fable d’une patrie totalement souveraine, capable d’affronter seule tous les défis du monde moderne, est encore bien ancrée dans les esprits encroûtés. En fait, elle nuit à notre sécurité
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