Les journalistes sportifs s’attendaient à ce que les Jeux olympiques d’été de 2016 aillent tout naturellement à Chicago, Madrid ou Tokyo. Ils ont manqué de jugeotte. Comme tant d’Européens, tant d’Américains, ils n’ont pas perçu l’émergence et l’attrait d’un acteur de poids: le Brésil et, avec lui, tout un continent. Plus que cela: un glissement des influences traditionnelles vers un nouvel équilibre. Car cette messe sportive désigne en fait ce qu’on suppose être les lieux les plus dynamiques et prometteurs du monde. Les «Latinos» n’avaient jamais eu droit à cet honneur. Leur revanche fait plaisir à voir. Ce fut partout manifestations de joie et de fierté. De Fidel Castro à Alvaro Uribe, au-delà des divergences et des rivalités, tous les dirigeants du continent ont félicité le Brésil. Tous, une fois de plus, ont tiré leur chapeau devant un Lula qui vole de succès en succès, qui, chez lui, se trouve au sommet de la popularité. Cela vers la fin de son second mandat: un exploit. L’Amérique du Sud est en train de trouver une cohérence nouvelle dans son histoire. Une confiance en elle aussi qui tranche avec le discours victimiste sur «l’impérialisme nord-américain». Aujourd’hui, les Etats-Unis paraissent, là aussi, moins puissants, moins influents qu’autrefois: on vient de le voir. Les réactions qu’a suscité ce choix révèlent toute la condescendance du «Nord» à l’égard du «Sud». Comment peut-on faire confiance à des gens qui, pense-t-on, aiment plus la fête que le travail? Comment peut-on organiser un mégaévénement au pied des «favelas» livrées à la criminalité des gangs de la drogue? N’est-ce pas beaucoup trop cher pour un peuple si pauvre? Et la corruption, vous y avez pensé?
Que Rio de Janeiro souffre de la misère et de la délinquance, c’est l’évidence. Mais qui parle des queues toujours plus longues devant les soupes populaires de Chicago? Qui évoque, en cette circonstance, les magouilles immobilières qui ont ruiné l’Espagne? Qui se souvient que le Japon a aussi ses mafias? Il faut rappeler que, au Brésil, le gouvernement de Lula tente de combattre la pauvreté avec énergie et continuité. Personne, jusqu’à l’extrême gauche la plus critique, ne peut nier que le niveau de vie des moins bien lotis s’est amélioré ces dernières années. Notamment grâce aux «bourses familiales», paiements directs aux mères qui envoient leurs enfants à l’école. Mais ce genre d’informations passe moins bien la rampe que le catastrophisme.
Le jour même où tombait la décision du CIO à Copenhague, la candidate présidentielle du parti de Lula, Dilma Roussef, visitait un bidonville au nord de Rio où sont prévus de vastes projets d’infrastructures. Il est vrai qu’elle était accompagnée de 80 policiers. Mais, après tout, quand le président français s’aventure dans les quartiers dits sensibles – c’est rare! – son escorte n’est pas maigre non plus. Le pouvoir fédéral a empoigné le problème de la sécurité plus résolument qu’aucune des équipes précédentes. L’armée a été engagée. La police renforcée. Et toutes sortes de programmes sociaux tentent de donner aux jeunes une autre perspective que l’enrôlement criminel. Tâche gigantesque, ingrate. Mais assumée. A noter aussi: les victimes d’homicides sont d’abord les pauvres eux-mêmes, bien plus que les riches ou les touristes.
Les énormes investissements à prévoir d’ici à 2016 ne pourront qu’améliorer la situation: développer enfin des transports modernes – aujourd’hui ils sont cauchemardesques –, assainir les rivages pollués, construire des hôtels… Rio a besoin de cela depuis longtemps. Somnolente, vieillie, écartelée entre ses rivales, São Paulo et Brasilia, la ville a perdu beaucoup de son lustre d’antan. Les JO lui donnent l’occasion de rebondir. En attendant, le Wall Street Journal ricane. Pour doucher l’enthousiasme des Cariocas, il se plaît à citer un obscur économiste du Massachusetts : «Les preuves sont éclatantes qui font apparaître combien il est difficile de trouver aux JO un aspect positif du point de vue économique. » Peut-être. Mais il est non moins difficile de nier que la fierté nouvelle des Latinos, au-delà des Jeux, constitue un fait historique. Dont Américains et Européens feraient bien de prendre acte.
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