La Chronique de Jacques Pilet. Le meilleur reste ignoré
Des nerfs, Marty en a. Un peu plus en tout cas que notre malheureux président en Libye.
La Suisse italienne est amère. Elle a le sentiment d’être ignorée des Romands. Appréciée des Alémaniques mais avec condescendance. Ce n’est pas faux. Preuve en est d’ailleurs le peu d’écho qu’ont trouvé les plaintes tessinoises à l’occasion de l’actuelle course au pouvoir. Mais, en l’occurrence, sont-elles fondées? Fulvio Pelli n’a pas été retenu par les élus du parti qu’il dirige. Complot antitessinois? Pas du tout. Le monsieur s’est disqualifié lui-même, accumulant trop de calculs personnels et de doubles jeux. Mettre un tel intrigant au gouvernement serait aggraver la confusion qui sévit déjà en son sein en temps de crise. Les récriminations d’outre-Gothard sont d’autant plus déplacées que le Parti radical tessinois, manipulé par son piteux tireur de ficelles, s’est employé à laisser hors jeu le meilleur candidat possible: Dick Marty, conseiller aux Etats, ancien conseiller d’Etat, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. On ne pouvait pas trouver mieux. Il est à moitié Tessinois à moitié Neuchâtelois (il parle un français parfait mâtiné d’un léger accent de ce canton!) et il maîtrise l’allemand. C’est un homme posé qui donne un sentiment de solidité. Est-ce dû à son parcours personnel? Aveugle de naissance, il a trouvé la vue à l’âge de 6 ans. Pas banal. Il a des convictions et il s’y tient. A l’opposé du slalomeur Pelli. Ce juriste – qui fut avocat général dans son canton – a une haute conception du droit qu’il fait valoir avec une fermeté exceptionnelle. Il s’engage par exemple contre les pratiques de l’ONU qui inscrit des pays et des personnes sur «la liste noire du terrorisme» sans aucune possibilité de recours, sans le moindre contrôle démocratique.
Car Marty est une personnalité d’envergure internationale. Mandaté par le Conseil de l’Europe, il a mené une enquête fouillée sur la complicité de quatorze Etats européens dans le transport et la détention des prisonniers clandestins que la CIA a déplacés de-ci de-là pour les interroger et les torturer en dehors de toute juridiction. On imagine l’assiduité, le courage qu’il lui a fallu pour mener ce travail à bien, contrecarré par les gouvernements mis en cause de part et d’autre de l’Atlantique. Des nerfs, Marty en a. Un peu plus en tout cas que notre malheureux président en Libye. L’énumération des qualités de cet homme serait si longue qu’elle en deviendrait fastidieuse. Est-ce cela qui a poussé ses amis à le laisser dans l’ombre? Nouveau constat de la propension légendaire des Suisses à se méfier de ceux dont la tête dépasse. Deux arguments ont été avancés contre lui. Il a 64 ans et serait trop vieux. Il a pourtant cinq ans de moins que Blocher. Or, beaucoup verraient sans problème revenir celui-ci au pouvoir. Dans aucun pays sérieux, on écarterait des responsabilités une personnalité de ce poids pour cause d’âge.
Il se dit aussi que l’intéressé n’est pas intéressé. C’est en effet ce qu’il affirme. Parce que, connaissant le microcosme politicien, il sait ses chances maigres. Parce que, c’est humain, il a tendance à se faire prier. Parce qu’il préfère peut-être ses activités actuelles: il a été chargé, par le Conseil de l’Europe encore, de faire la lumière sur les accusations récurrentes portées contre les combattants kosovars qui auraient, en 1999, tué des Serbes pour en prélever et vendre les organes. Non, si les siens l’avaient voulu, ils auraient pu le convaincre. La raison de cet «oubli» est à chercher dans la dérive du Parti radical. Tout un pan de cette formation autrefois centriste a glissé vers l’idéologie de l’UDC. Aux yeux de ces gens-là, Marty est un affreux européen, un dangereux défenseur des droits de l’homme, un ennemi dérangeant des magouilles financières. Personne ne le dit, parce qu’on n’attaque pas un collègue d’une telle stature. On l’ignore. Dommage pour cette famille politique si importante. Elle préfère garder à sa tête un homme qui l’a conduite à de cinglantes défaites électorales. Si celui-ci reste en place, la prochaine est prévue en 2011. Dommage pour la Suisse. Avec Marty, elle aurait un ministre qui ne perd pas pied dans la tourmente du monde.
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