La chronique de Jacques Pilet. L'épisode qui fait honte
Le chômage va continuer d’augmenter. Jusque vers 2011, selon l’administration fédérale.
La reprise, vraiment? Au-delà de l’esbroufe boursière, qu’en penser? Sourires et grimaces sont inégalement répartis. Quelques banquiers ont des aigreurs d’estomac à l’idée de la mort inavouée du secret bancaire, mais la plupart se réjouissent déjà de recevoir bientôt leurs primes juteuses. A l’échelle mondiale, ils s’amusent à nouveau comme des petits fous avec les jouets qui permettent de faire de l’argent avec de l’argent loin de toute activité productive. Nombre de salariés et d’indépendants, en Suisse comme ailleurs, n’ont pas vu leurs revenus diminuer et ne se plaignent guère. Bien des entreprises finiront même l’année avec des résultats réjouissants. Mais des pans entiers de l’économie souffrent et souffriront longtemps encore. A commencer par l’industrie d’exportation. Le commerce ne va pas fort. Le tourisme non plus. Les médias aussi sont méchamment frappés par la chute des revenus publicitaires. Une chose est sûre: le chômage va continuer d’augmenter. Jusque vers 2011, selon l’administration fédérale. Les jeunes étant particulièrement touchés. Que faire? Le Département fédéral de l’économie a proposé au Parlement un «paquet conjoncturel» de 400 millions. Intelligemment répartis. Pour offrir des activités subventionnées aux chômeurs en fin de droit, pour financer leur formation continue, pour soutenir les nouveaux venus sur le marché du travail.
Cela a suffi à enflammer la droite. Députés radicaux et UDC ont ferraillé au Conseil national pour vider ce programme de sa substance. «Pas besoin de ça, l’économie redémarre!», clamait Peter Spuhler, le patron qui vit des commandes de trains de la Confédération. Un de ses collègues alla jusqu’à dire que «l’augmentation du chômage n’a pas de raison économique mais sociale, provoquée par le divorce et la défaillance éducative». Qu’il aille dire cela du côté de La Chaux-de-Fonds où la crise industrielle frappe si durement les familles… Heureusement, le Conseil des Etats, pourtant réputé plus conservateur, a tenté de repêcher les propositions gouvernementales. La bataille continue.
Cette péripétie nous apprend bien des choses. D’abord qu’une majorité de conseillers nationaux, radicaux et UDC, est frappée d’urticaire dès qu’il est question de soulager le sort des faibles. Ce qui, soit dit en passant, n’empêche nullement une poignée de socialistes de soutenir ces partis lorsqu’il s’agit d’élire un nouveau ministre. Cette même majorité ignore l’état du débat sur cette question. Le Prix Nobel Paul Krugman n’est pas le seul à prôner, pour relancer l’économie, un soutien aux chômeurs plutôt que des investissements à long terme dont les effets interviendront trop tard. L’économiste français de droite, Jacques, Marseille écrit ceci: «Soulager à court terme l’angoisse de ceux qui perdent leur emploi avant d’investir dans une véritable politique de formation, tel devrait être le seul axe d’une politique de relance efficace.» Il constate que pour la France, garantir un revenu minimum à un million de chômeurs de plus – scénario catastrophe – coûterait 18 milliards d’euros. A comparer avec les 65 milliards d’aides publiques versées chaque an aux entreprises 1. En Suisse, il faut mettre ce modeste coup de pouce de 400 millions de francs en regard des milliards qui ont été déversés sur le secteur bancaire. Certes les prêts à l’UBS ont été remboursés. Mais il reste le monstrueux paquet de papiers pourris qu’a dû reprendre la Banque nationale. A hauteur de plusieurs dizaines de milliards. Personne ne sait au juste le prix payé finalement par la collectivité pour ce volet du sauvetage. Autour du sujet, le silence est assourdissant. L’acharnement anti-social de cette majorité PLR/UDC est certes choquant. Mais il est surtout inquiétant. Parce qu’il révèle l’ignorance, la courte vue, la sclérose idéologique de cette droite à la fois affairiste et populiste qui tient le haut du pavé. Encore heureux qu’une autre droite, plus éclairée, sache parfois faire alliance avec la gauche pour contrecarrer les échauffés du discours ultralibéral. Les électeurs doivent attendre 2011 pour changer la donne. Puissent-ils alors se souvenir de cet épisode parlementaire qui nous fait honte.
1) «Le Point» du 2 avril 2009
Tags: Chronique, Jacques Pilet, économie,
|