Devant les objectifs des rebelles, qui le filment dans la carlingue de l’avion l’emmenant, prisonnier, à Zenten, Seif al-Islam Kadhafi apparaît hagard en ce samedi 19 novembre. Et si le fils chéri du colonel, 39 ans, a gardé ses élégantes lunettes, s’il tente encore de sourire pour sauver sa face et pour cacher sa peur de finir avec deux balles dans la tête comme son père et son frère Mouatassim, exécutés lors de leur capture le 20 octobre, le play-boy du régime n’est plus que l’ombre de lui-même dans sa gandoura de berger. Rien à voir avec les costumes anglais de marque slim fit dont il raffolait.
Fini le temps où ce docteur en économie de la London School of Economics, cet artiste peintre à ses heures perdues – il a d’ailleurs exposé en 2003 à Genève – menaçait à la télévision les insurgés d’une rivière de sang s’ils ne rendaient pas leurs armes. C’était le 20 février, soit quelques jours après le déclenchement de la révolution.
«Herr» de Tripoli. Ce soir-là, l’espoir que le «Herr» de Tripoli – il aimait qu’on l’appelle ainsi en souvenir de ses années d’études à Vienne – puisse remplacer son père et éviter la boucherie s’évaporait. La guerre de Libye aurait bien lieu. Elle fera des milliers de morts et des milliards de dégâts.
Pour ses amis, dont Souleiman Douga, ce fut un choc. «Je pensais qu’il allait éviter le conflit et qu’il pourrait raisonner son père», témoigne cet ex-ami intime qui a quitté la Libye au début du conflit. «Mais j’avais tort. Il était aussi fou que lui.»
Et même les Occidentaux qui avaient planifié son exfiltration à Londres afin de le retourner contre son père comprenaient alors que la guerre était inévitable. Ils avaient pourtant parié jusque-là sur ce réformateur qui voulait doter la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste d’une constitution.
Sur ce garçon bien comme il faut qui avait créé un groupe de presse qui répondait au nom d’Al Ghad, «demain», en français, et qui osait critiquer les comités révolutionnaires et leur politique d’un autre temps.
Paris, Londres, Rome et Berlin voulaient croire qu’ils tenaient là une option et que le directeur de la Fondation Kadhafi pour le développement, celui qui avait tenté de corriger l’image catastrophique de son pays à coup de millions de dollars dépensés pour libérer des otages ou dans des projets humanitaires pourrait remplacer son père.
Naïfs, sourit un proche des Kadhafi. «Si le père lui avait demandé de se couper une main, il l’aurait fait. Ses neuf enfants étaient sous son emprise totale. Comme pris au piège d’un gourou.»
Rencontré à Davos. Il faut dire que Seif al-Islam Kadhafi savait aussi tromper son monde. Au Forum de Davos, par exemple, où je l’ai rencontré à plusieurs reprises et interviewé au plus fort de la crise des otages entre la Suisse et la Libye, il adorait tremper dans l’univers de la jet-set.
Toujours accompagné de belles femmes, d’une horde de gardes du corps et de conseillers en tout genre. Souriant, affable, proche des grands de ce monde, il était plus attiré par les soirées arrosées que par le programme copieux de Klaus Schwab, le président du WEF.
Mais en tête-à-tête, le successeur du colonel cachait une personnalité beaucoup plus tourmentée et timide. Sa poignée de main n’avait rien de martial. Elle était même plutôt molle. Son regard était fuyant, son anglais hésitant. Il semblait presque gêné au contact d’un journaliste qui venait l’interroger sur le sort des deux otages suisses.
Lors de notre rencontre, il m’avoua ne pas comprendre de quoi je parlais. Il promit alors de se renseigner. Puis, quelques jours après, il reprit le discours de Tripoli sur la crise. Comme le bon soldat qu’il était.
Il voulait que justice soit faite pour son frère Hannibal, injustement arrêté à Genève à l’été 2008, insistait-il. Et les deux domestiques battus? Des affabulateurs, a-t-il tranché, le regard glaçant. Il défendait son clan. Sans concession.
Amant de Haider. A l’époque, la Suisse espérait que l’enfant prodige pourrait débloquer la situation. Grave erreur. Seif al- Islam Kadhafi n’était qu’un pantin dans les mains de son guide de père. Un père qu’il aura suivi jusqu’au bout dans sa folie malgré son éducation occidentale après un diplôme d’architecte à l’Université Al Fateh, de Tripoli.
Il part ensuite à Vienne où il obtient un diplôme d’économie et management de l’université autrichienne IMADEC. C’est là qu’il rencontre Jörg Haider, le leader populiste dont il aurait été un des amants et surtout un de ses soutiens financiers.
Puis ce fut Londres, Genève, New York et le monde où, cet homme d’affaires qui ne parlait jamais de sa vie privée, plaça une partie des milliards de la fortune des Kadhafi.
Et c’est bien cela qui fait sa valeur aujourd’hui. Le seul enfant du colonel aux mains des ex-rebelles doit les aider à retrouver les traces du trésor du clan. C’est d’ailleurs pour cela que le Conseil national de transition (CNT) ne veut pas le livrer à la justice internationale. Tripoli vient en effet de refuser de le remettre à la Cour pénale internationale (CPI).
Doigts coupés. Aujourd’hui, Seif al-Islam – le glaive de l’islam – attend son procès pour crimes de guerre. Officiellement, il a été piégé dans un guet-apens par les rebelles alors qu’il cherchait à fuir depuis quelques semaines au Niger.
Mais en Libye, une autre version des faits circule. Le deuxième fils de Kadhafi a été arrêté quelques jours avant d’être officiellement livré au CNT. Pourquoi ce silence? Seif al-Islam aurait promis deux milliards de dollars aux insurgés s’ils l’exfiltraient vers le Niger.
Mais, craignant finalement d’être punis par les nouvelles autorités de Tripoli, les rebelles ont préféré le punir pour son arrogance en lui coupant les trois doigts avec lesquels il a menacé les rebelles lors de son discours télévisé. Ils l’ont ensuite affublé de la tenue d’un chamelier. Comme pour se moquer de ce prince déchu.
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