TONI MORRISON
«La colère aurait pu me détruire»

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 19.09.2012 à 14:20

Le Nobel de littérature publie son dixième livre, «Home». Ou comment les années 50 ne se résument pas aux frétillants «Mad Men». Rencontre avant sa venue à Paris.

Lorsque son père avait 14 ans, il a vu deux hommes se faire lyncher à mort dans sa rue de Géorgie. Deux hommes noirs. Quand elle était étudiante à l’Université de Washington, il y avait encore des écriteaux «white only» ou «coloured people only» dans les bus ou les toilettes publiques de sa ville. En 1993, Toni Morrison, née Chlœ Anthony Wofford le 18 février 1931 à Lorain dans l’Ohio, est la première femme écrivaine noire à recevoir le prix Nobel de littérature. En 2008, elle assiste à l’élection du premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, marié à une femme noire dont les aïeux étaient esclaves. Icône adulée par Oprah Winfrey, vénérée par Obama dont on dit que sans son soutien, il n’aurait peut-être pas été élu, Toni Morrison a 81 ans, un foulard mauve sur de spectaculaires dreadlocks cendrées, une voix qui rit et qui pleure dans la même seconde, la mémoire et l’espoir de tout un peuple dans le regard. Elle passe quelques jours à Rome dans la résidence de l’American Academy avant Paris et le festival America dont elle sera la star incontestée dès vendredi, peste contre les sentiers gravillonnés hostiles à la chaise roulante dans laquelle elle se déplace la plupart du temps suite à des problèmes de hanche et de dos. Née Chlœ, elle a créé Toni, du nom du saint patron Anthony qu’elle s’est choisi en devenant catholique à l’âge de 12 ans, pour la postérité. Elle regrette de n’avoir pas repris son nom de jeune fille après avoir divorcé du père de ses enfants il y a plus de quarante ans, avant de se mettre à l’écriture et de publier son premier livre à l’âge de 39 ans, alors qu’elle était éditrice chez Random House. Elle dit que c’est Chlœ qui écrit les livres, Toni qui reçoit les prix et répond aux interviews. C’est aussi Chlœ qui a enterré Slade, l’aîné de ses deux fils, décédé il y a deux ans à l’âge de 45 ans. Home, son dixième roman, lui est dédié. «Slade», est-il écrit au début du livre, pas même «Pour Slade» ou «En souvenir de Slade». Comme si même à elle il manquait les mots, parfois.

Home raconte en 152 courtes pages formidablement denses et vibrantes le destin de Frank Money, de retour de la guerre de Corée, en 1953, qui traverse le pays de Seattle jusqu’en Géorgie pour sauver sa sœur gravement malade. Et, par là, retourner à la maison.

«Home», votre nouveau roman, porte en français le même titre qu’en anglais. Le mot «home» serait intraduisible?

Home a un sens très profond que le mot «maison» ne rend pas. Le mot «home» est toujours prononcé d’une voix grave, chaude, qui part profondément dans la gorge, avec une vibration d’aspiration profonde et quasi douloureuse. Tous les Américains, à l’exception des Amérindiens, sont des immigrants, des exilés. Home est pour nous une notion compliquée. Nous avions, ou nos ancêtres, une maison que nous avons quittée ou dû fuir. D’une manière ou d’une autre, cette première maison est toujours présente dans les mémoires famisebastien liales, comme une sorte de paradis perdu. Et en même temps, nous avons dû nous inventer une maison en Amérique, un endroit où l’on peut se sentir protégé, entouré. C’est de là que vient le sentiment très fort de voisinage, de quartier, de communauté en Amérique. La maison, c’est dans la tête: quand mon personnage Frank part de son village, il le déteste pour y avoir été malheureux, orphelin, maltraité, pauvre. En revenant de la guerre de Corée, il pensait ne plus jamais y remettre les pieds. D’autant plus que ses amis d’enfance sont morts en Corée est que c’est inimaginable de revenir sans eux au village. Seule sa sœur Cee est pour lui une raison valable d’y revenir. Mais le chemin du retour se révèle être un deuxième champ de bataille après la Corée, aussi dur, impitoyable et violent. Un chemin qui lui apprend à se connaître enfin, à survivre pour de bon à la Corée après avoir physiquement survécu.

«Home» est le plus court de vos livres. Pourquoi?

Cette histoire s’est imposée comme cela. Mon éditeur me poussait à rallonger, et évidemment que j’aurais pu écrire plus. Mais ce livre est mieux ainsi, dense, précis, ramassé. Je voulais faire plus avec moins. Je n’aime pas me répéter, j’aime essayer des choses nouvelles à chaque livre, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Ce n’est pas un livre qu’il faut lire vite. Mon amie Oprah Winfrey me dit qu’elle doit revenir en arrière, avec ce livre, relire des passages. Je lui réponds que c’est ce qu’on appelle lire. Lire n’est pas une course de vitesse. On ne trouvera pas une interprétation d’un concerto de Bach meilleure parce que l’orchestre accélère. Il faut écouter entre les lignes, laisser résonner les mots et les phrases invisibles.

«Home» s’intéresse au destin d’un héros masculin, ce qui n’est pour le moins pas fréquent dans votre œuvre...

Je voulais surtout raconter le destin d’un frère et d’une sœur. C’est un couple trop rare en littérature. Comme si la relation entre un frère et une sœur ne comptait pas. Or pour un homme, c’est la seule relation dépourvue d’enjeu, dans laquelle il n’a rien à prouver, ni à une mère, ni à une épouse, ni à une fille. Avec sa sœur Cee, Frank peut être lui-même, ne pas se protéger mais donner.

Du coup, «Home» est un roman sur la virilité et la manière dont on devient un homme même lorsque la guerre est finie...

Cette histoire de virilité, c’est compliqué pour les hommes. La brutalité est associée à l’univers des hommes depuis toujours. Même sans guerre concrète, les hommes sont dans la compétition, la confrontation, la violence. Heureusement, nous nous en éloignons peu à peu. Mais il est difficile pour un homme de se définir en dehors de ces catégories si ancrées dans notre civilisation. Avant, on ne permettait pas aux soldats de parler, de raconter ce qu’ils avaient vécu, d’avouer que c’était dur. Ils se taisaient et en souffraient atrocement, mais c’est ce qui était attendu d’eux. Aujourd’hui, on parle officiellement de stress post-traumatique, on n’a plus honte de souffrir.

Pourquoi avez-vous eu envie de plonger dans les horreurs de la guerre en Corée?

Mon frère et mon beau-frère ont fait cette guerre, j’étais à l’école avec toute une génération qui a été envoyée en Corée. C’est une guerre maudite, niée par le gouvernement américain qui a toujours parlé d’action de police, malgré les 60 000 morts américains! C’est symptomatique des années 50, et je voulais écrire sur cette hypocrisie: on ne parle de cette époque qu’avec nostalgie, on pare ces années d’une patine nostalgique souriante et fraîche, pleine de promesses, à la façon de la série TV Mad Men. Tout concourait à la rendre glorieuse, le progrès, les emplois, les bourses étudiantes, les frigos, la télévision. Mais les années 50 étaient aussi synonymes de violences raciales extrêmes, d’anticommunisme, le lynchage était un pique-nique public, le milieu médical faisait des expériences sur les soldats ou les internés. Ce good old time cachait beaucoup de choses.

Et vous, comment viviez-vous ces années 50?

J’ai traversé les années 50 en jeune femme heureuse, confiante, étudiant la littérature avec enthousiasme. Je vivais dans l’environnement merveilleux d’une université noire. Je savais ce qui se passait dans le pays mais je n’en étais pas personnellement affectée. Bien sûr, dans les bus à Washington, il y avait des pancartes «white only» et il n’y avait en ville qu’une seule toilette pour les femmes noires. Mais j’avais décidé que c’était le problème des blancs, pas des noirs. Je m’en fichais. On vivait au-delà de ces consignes idiotes. Nous vivions, c’est tout. Nous n’étions pas des victimes, nous ne nous ressentions pas comme telles. C’est ce qu’on appelle la résilience. Il faut du courage pour vivre comme les Noirs ont longtemps vécu. Mes livres ne parlent jamais de ségrégation mais de l’expérience intime, intérieure, des personnages noirs.

Comment arrivez-vous à ne pas être dans la colère?

J’ai toujours su et senti que si vous rentriez là-dedans, si vous étiez remplie de colère, possédée par la rage, cette colère et cette rage pouvaient vous détruire. Les hommes, les Blancs sont très intéressés à voir les femmes ou les Noirs se consumer de colère et de frustration. C’est une manière d’assurer leur domination. Il ne faut pas leur faire ce plaisir. Mon père, qui pourtant travaillait avec des Blancs dans les aciéries puis les chantiers navals, détestait les Blancs, il refusait de les faire entrer à la maison. Ma mère était l’inverse, ouverte, ne s’intéressant qu’aux individus, jamais à leur race. Je pense que c’est parce que mon père a assisté adolescent au lynchage de deux hommes dans sa rue qu’il est devenu comme cela. On n’en a jamais parlé. Je sais par ma sœur qu’il a lu mes premiers livres. Ma mère a vécu juste assez longtemps pour me voir recevoir le Nobel, elle en a pleuré. Je suis rentrée dans l’édition en 1964 avec l’idée qu’il fallait préserver une mémoire écrite des événements qui se passaient alors, la lutte pour les droits civiques, les mouvements de jeunes.

«Home» est votre dixième livre. Quel sentiment cela vous inspire?

Et je suis en train d’écrire le onzième! J’ai commencé à publier à l’âge de 39 ans seulement. C’est merveilleux d’en être arrivée là. Chaque livre me prend plusieurs années. Cinq ans pour le premier, deux ans et demi pour Home. Je suis très sollicitée, et j’ai arrêté d’enseigner à l’université il y a quelques années à peine. J’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Mais je ne me prends pas pour une star. Avec l’écriture, c’est impossible. A chaque livre, c’est comme si je recommençais à zéro. J’essaie de dire à chaque fois quelque chose de différent. Par exemple, quand j’ai écrit Beloved, le mouvement féministe était très actif et réclamait le droit de choisir ou pas d’avoir un enfant, d’avorter. J’ai tissé un parallèle avec la période de l’esclavage où un enfant était comme du bétail. Le propriétaire des esclaves décidait si le bébé allait être vendu ou rester travailler dans son domaine. Margaret Garner, qui a inspiré mon personnage, a passé en procès. On l’accusait du meurtre de son enfant mais son défenseur a plaidé le simple vol, puisqu’un enfant n’était qu’un bien marchand qu’elle avait dérobé à son propriétaire. Elle a gagné son procès... Ce parallèle éclairait les revendications de mes collègues féministes d’un jour nouveau.

Qu’a changé l’attribution du Nobel de littérature dans votre vie?

Beaucoup et rien. Ça n’aide pas à écrire. Cela m’a amené de l’argent et de bonnes tables au restaurant. Mon travail le valait bien, pas moi personnellement. C’était en même temps une reconnaissance pour les écrivaines femmes, pour la littérature afro-américaine, issue d’un peuple opprimé qui plus qu’aucun autre dans l’histoire de l’humanité a médité, écrit et publié sur sa propre situation. J’ai ouvert une porte pour des écrivains qui n’étaient pas reconnus auparavant. Parfois la notoriété va trop loin est n’est ni pratique ni la bienvenue. Mais j’ai été très longtemps à la fois éditrice dans une grande maison d’édition et professeure d’université: je n’ai pas peur que les gens m’abordent. Souvent ils veulent juste me dire merci, et je leur suis à mon tour reconnaissante.

Que se passe-t-il cet automne aux Etats-Unis autour de Barack Obama?

Ses ennemis politiques sont en train d’essayer de le détruire par tous les moyens. En faisant pression sur les électeurs, en mentant éhontément, en le diffamant, bref tout ce qui peut lui nuire. Le parti de Romney est dangereux, prêt à tout. Lui-même est inconsistant et versatile. Avec lui, nous reviendrions en arrière de cinquante ans. Obama se bat avec courage. C’est un président exceptionnel. Je ne suis pas le moins du monde déçue. Il a fait avancer beaucoup de choses. Mais son élection a remué une sorte de racisme ouvert, verbal, politique. Les républicains ne supportent pas qu’un homme comme Obama aie le pouvoir, cela les rend fous. Ils ont l’impression d’avoir été volés. Par un Noir, en plus! Je ne suis pas encore inquiète concernant sa réélection, mais en alerte. J’ai trois petitsenfants, je ne sais pas s’ils connaîtront une Amérique où la race n’est pas un enjeu. Mais je pense que nulle part ailleurs un homme ne pourrait ainsi sortir du néant pour accéder aux plus hautes fonctions.

«Home». De Toni Morrison. Bourgois, 152 p.
Toni Morrison sera au festival America à Vincennes (Paris) du 21 au 23 septembre.

 

SES 10 ROMANS

1970 (traduit en 1994) L’œil le plus bleu Dans l’Ohio des années 20, une fillette noire rêve d’avoir les yeux bleus de Shirley Temple. Saisissant et poignant.

1973 (traduit en 1992) Sula L’épopée d’un quartier de l’Ohio des années 20 à travers l’histoire de deux fillettes au destin opposé.

1977 (traduit en 1996) Le chant de Salomon Macon Mort part dans le Sud profond retrouver un mythique trésor et l’histoire de sa famille, dans un sublime retour aux sources de l’odyssée du peuple noir.

1981 (traduit en 1996) Tar Baby Le déchirement de Janine, mannequin, un pied dans le monde des riches blancs, et l’autre dans celui de ses parents, domestiques noirs au service d’un milliardaire.

1987 (traduit en 1989) Beloved Prix Pulitzer 1988, le drame lyrique et flamboyant d’une esclave des années 1850 qui tue son bébé pour qu’il échappe à son destin.

1992 (traduit en 1998) Jazz Sur fond de jalousie amoureuse, le jazz des années 20, et Harlem, font littérature, magistralement.

1994 (traduit en 1998) Paradis Comment une communauté de descendants d’esclaves repliée sur elle-même tue cinq femmes qui dérangent leur puritanisme. Superbe.

2003 (traduit en 2004) Love Dans un paradis pour vacanciers noirs des années 40 tombé en désuétude, les femmes de l’ancien maître des lieux se déchirent toujours entre amour, haine et secrets de famille.

2008 (traduit en 2009) Un don Au cœur de l’Amérique encore sauvage du XVIIe siècle, Florens, 8 ans, se retrouve donnée à un négociant anglais de Virginie. Le récit obsédant de l’innocence perdue.

2012 (traduit en 2012) Home Les années 50 version non «Mad Men» conquérants mais guerre de Corée et violence raciales. Intense et troublant. Tous chez Christian Bourgois et en poche 10/18.

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