La colère gronde en France et ne va peut-être pas se calmer de sitôt; alors même que le texte définitif de la réforme des retraites devrait avoir été adopté par les deux Chambres après le délai de bouclage de ce journal. Car, au-delà de la contestation de cette réforme, c’est la peur diffuse d’une vieillesse nécessiteuse, après une jeunesse précarisée, qui s’exprime dans les rues.
Les salariés les plus modestes craignent de devoir se contenter du minimum vieillesse de 701 euros par mois pour leurs vieux jours ou, faute d’avoir aligné suffisamment de trimestres de cotisations au système de retraites, d’être désormais contraints de travailler jusqu’à 67 ans pour prétendre à la rente à taux plein de la sécurité sociale.
Elle est limitée à 50% du salaire plafond annuel de cotisation à ladite sécurité sociale, actuellement de 34 620 euros. Ce qui correspond à une rente vieillesse de base maximale de 1443 euros par mois. A cela s’ajoute, pour la majorité des employés français, une rente complémentaire.
Mais, pour les 10,6% de l’ensemble des travailleurs à plein temps, et les 23% des employés à temps partiel, rémunérés au SMIC – 1343,77 euros brut par mois pour un plein temps – même la simple rente maximale de la sécurité sociale est un rêve inaccessible. Et pour cause: leur salaire moyen des 25 meilleures années d’activité est inférieur au salaire plafond de cotisation au premier pilier du système hexagonal de retraites.
Les employés à temps partiel qui ont, de surcroît, interrompu leur carrière – comme nombre de caissières de supermarché qui ont fait entendre leur voix ces dernières semaines – sont largement pénalisés par l’augmentation à 67 ans de l’âge donnant droit à la rente à taux plein malgré des lacunes de cotisations.
Cela explique la colère et l’angoisse exprimées par les manifestants. Y compris par des jeunes inquiets pour leurs parents, ou pour leur mère qui les élève seule; dont on pourrait s’étonner qu’ils prennent le parti des «vieux» contre leur intérêt propre.
Reste que l’équation à résoudre pour assurer la pérennité d’un système de retraites par répartition – où les cotisations des uns font les rentes des autres, de plus en plus nombreux – est cruellement simple: est-il possible de maintenir le niveau des rentes sans augmenter la durée du travail? Elle se pose dans tous les pays. Les gouvernements ont élevé l’âge donnant droit à la rente, allongé la durée de cotisations ou réduit les prestations; voire ont combiné les trois solutions.
La forte augmentation du chômage et la chute des rendements de la fortune des fonds de pension ont, en sus, induit une urgence de réforme des systèmes de retraites dans la plupart des pays de l’OCDE.
L’urgence des décisions à prendre ne doit toutefois pas masquer que l’avenir des retraites relève de choix politiques. Quel que soit le système en place et les traditions d’un pays, le pourcentage du dernier salaire couvert par les rentes de vieillesse mérite débat.
Tout comme l’effort collectif à consentir pour servir des retraites décentes. Les choix en la matière se déterminent à la fois sur l’échelle de la solidarité souhaitée et sur celle de la juste récompense de l’épargne personnelle.
Niveau de vie décent. Or, la technicité de la discussion sur les retraites masque parfois ces enjeux. De plus, alors que l’interrogation clé qui a présidé à la création des systèmes sociaux en Europe après guerre, dont ceux octroyant une retraite aux personnes âgées, était «Comment garantir un niveau de vie décent à nos aînés?», il semble que celle qui émerge ces temps est plutôt: «Que pouvons-nous nous permettre de payer?»
Un glissement qui n’est pas que sémantique. Quand economiesuisse propose un «frein à l’endettement» sur les assurances sociales, que faut-il entendre? Qu’il y a un niveau d’effort collectif maximal en faveur des personnes âgées et de leurs futures maladies et invalidités?
Réfléchir au financement tient, à l’évidence, d’une politique responsable. La solution passera peut-être par une rente sociale de base octroyée à tous. Le sujet nous concerne tous. Il mérite pour le moins débat.
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