Avec ses 800 pages, ses 4600 illustrations, sa taille (31 X 45 cm) et son poids (6,6 kg) respectables, l’Atlas Phaidon de l’architecture mondiale du XXIe siècle a quelque chose d’intimidant. Sans parler de son prix qui approche les 300 francs. Mais dès qu’on s’y plonge, ce bel et lourd objet se transforme en un tapis volant qui, pays par pays, emmène son lecteur dans un véritable tour du monde. A l’index, plus de mille réalisations remarquables construites depuis l’an 2000 sur les cinq continents. La Suisse et ses architectes y sont fort bien représentés. Avec quarante-six projets (une vingtaine pour la Hollande, l’Autriche ou la France) dont le Centre Paul Klee de Renzo Piano ou le prestigieux campus Novartis, notre pays est même l’un de ceux qui comptent le plus grand nombre de bâtiments sélectionnés. Outre un texte clair et succinct, le descriptif de chaque bâtiment comprend les coordonnées permettant de le localiser à travers le site Google Earth. Avant d’embarquer, il est en outre recommandé de consulter les cartes réalisées à partir de données et de recherches de la London School of Economics. Elles démontrent notamment comment les architectes européens s’exportent aujourd’hui dans le monde entier. Ouvrage de référence, instrument de travail destiné d’abord aux spécialistes, mais accessible à tous les passionnés d’architecture, cet atlas est le fruit de trois ans de travail. Publié en anglais l’an dernier, il sort en français fin octobre et succède à un premier ouvrage paru en 2004. Directrice éditoriale des collections architecture et design des Editions Phaidon à Londres, Emilia Terragni évoque cette ambitieuse aventure.
Comment s’est fait le choix des projets de ce nouvel atlas? Nous nous sommes appuyés sur une banque de données qui recense quelque 10 000 projets répartis dans le monde entier. Nous en avons tiré une liste que nous avons soumise à nos conseillers régionaux, un vaste réseau composé aussi bien de critiques d’architecture que d’organisateurs d’expositions, de gens de musées ou de personnalités du monde académique. Ces spécialistes nous ont donné leur avis sur ce qu’il convenait ou non de retenir. Ils pouvaient ajouter à la liste leurs propres suggestions. Ce fut, vous vous en doutez, un très long processus.
Et quels ont été vos critères de sélection? Les constructions devaient être achevées, et permanentes. Nous n’avons pas pris en compte les structures temporaires et tout ce qui n’était pas un bâtiment à proprement parler. Les projets retenus devaient par ailleurs constituer une réelle contribution à l’architecture du XXIe siècle, autrement dit témoigner d’une nouvelle manière de faire et de penser l’architecture. Il faut bien admettre toutefois que les standards inévitablement varient d’une nation à l’autre. Des objets retenus dans certains pays ne l’auraient pas été dans d’autres.
La Suisse figure parmi les pays qui ont le plus de projets retenus. Comment l’expliquez-vous? Le niveau général de l’architecture en Suisse est très élevé. Et cela tient aussi bien au talent de ses architectes et à l’excellence de ses écoles qu’à un savoirfaire constructif qui reste l’un des meilleurs d’Europe. Je crois par ailleurs qu’il existe dans votre pays une sorte de sens civique. Même s’ils ne sont pas a priori intéressés par l’architecture, vos concitoyens semblent conscients de l’importance d’avoir des bâtiments de qualité.
L’architecture vit-elle toujours à l’heure de la globalisation ? Il ne fait aucun doute que les architectes du XXIe ne sont plus uniquement basés dans leur propre pays. Une tendance à s’expatrier imputable, entre autres, à la multiplication des concours. Quand ils construisent dans des pays complètement différents des leurs, les architectes ne se contentent cependant plus d’imposer le style, mais prennent réel lement en compte l’environnement et les traditions locales. Travailler à l’étranger devient alors une manière d’en apprendre encore et toujours davantage sur l’architecture.
Ce livre permet-il d’identifier d’autres tendances? Tout d’abord un réel souci de l’écologie, notamment en Europe, et peut-être la fin d’un certain gigantisme. L’échelle des bâtiments semble en tout cas diminuer. La toutepuissance du verre et de l’acier paraît elle aussi en perte de vitesse. On note enfin de très intéressantes recherches portant sur les matériaux. Il s’agit parfois de recourir aux nouvelles technologies pour réaliser des bâtiments complètements différents. Et parfois de revenir à d’anciens matériaux comme la pierre locale ou le bois. Notre sélection compte ainsi plusieurs bâtiments africains qui utilisent astucieusement des techniques traditionnelles pour explorer des formes résolument contemporaines.
L’Afrique, et non plus uniquement l’Asie, voilà qui est assez nouveau... Ce continent est effectivement beaucoup plus présent dans cet Atlas que dans le précédent. Et je ne parle pas que de l’Afrique du Sud. A notre grande surprise, nous avons découvert des réalisations de grand intérêt au Mozambique ou au Burkina Faso.
La Chine demeure-t-elle néanmoins le lieu de toutes les explorations, de tous les excès, bref de tous les possibles? La Chine reste une plate-forme particulièrement intéressante pour l’architecture. On y trouve quantité de bons projets dus aussi bien à des créateurs locaux qu’à des bureaux étrangers, notamment occidentaux. Avec ses villes nouvelles, le pays constitue par ailleurs l’un des rares endroits où l’on peut encore construire à une telle échelle. L’expérience des Jeux olympiques de Pékin fut aussi très réussie, tant au niveau de l’urbanisme que des bâtiments proprement dits. Les nouveaux édifices fonctionnent bien et s’intègrent parfaitement dans la ville.
Vingt ans après la chute du mur, comment se porte l’architecture des anciens pays de l’Est? Pas mal du tout. En Russie, par exemple, on a vu apparaître une nouvelle génération d’architectes vraiment talentueux alors que, pour le premier atlas, nous avions dû beaucoup chercher pour trouver des choses à retenir. Et l’on peut faire le même constat en République tchèque ou dans les pays de l’ex-Yougoslavie.
Et si l’on vous demandait quel est à vos yeux le projet le plus fou? Je ne dirais pas le plus fou, mais j’aime tout particulièrement la Casa da Musica réalisée à Porto par OMA, le bureau du hollandais Rem Koolhaas. Et dans un autre registre, la sobre chapelle érigée en plein champ près de Bonn par le Suisse Peter Zumthor. Enfin, à une tout autre échelle, le stade de Herzog & de Meuron à Pékin représente lui aussi quelque chose d’extraordinaire.
Planifiez-vous de publier d’autres Atlas de l’architecture? Nous poursuivons sur notre lancée et j’espère bien que le prochain sera encore très différent dans son contenu. C’est ce qui rend l’aventure passionnante. EMILIA TERRAGNI Après des études à l’université Ca’ Foscari de Venise, Emilia Terragni rejoint en 2001 la maison d’édition Phaidon à Londres. Comme directrice éditoriale architecture et design, elle est notamment à l’initiative de l’ouvrage Spoon ainsi que de plusieurs monographies consacrées à des jeunes designers contemporains, dont les frères Bouroullec. Depuis 2005, elle est également directrice éditoriale de la collection cuisine, qui compte le fameux livre de recettes italiennes La cuillère d’argent.
Tags: Architecture, architectes suisses, Emilia Terragni, Atlas Phaidon,
|