Pas un chat. Pas un ouvrier assoiffé à l’horizon. «C’est simple: mon chiffre d’affaires a chuté de 30%», se désole Patrick Limousin, dit «Fromage», propriétaire du Domino. Son bar PMU est l’un des derniers de l’avenue du Général-Leclerc, une artère qui bute à l’entrée de Sochaux sur l’énorme fabrique Peugeot, le plus important site industriel de France. L’usine a fermé ses portes depuis le 8 décembre, et elle ne les rouvrira pas avant le 6 janvier. La brutale chute du marché automobile, qui secoue la planète entière dans le sillage de la crise des subprimes, a transformé Peugeot-City en ville morte.
Elle était virtuelle, ne desserrant que les cravates des banquiers. Aujourd’hui, la crise est bien réelle, frappant de plein fouet une industrie automobile qui tarde à se réinventer. Et puis, si un géant local comme Peugeot tousse, c’est toute une région qui s’enrhume. Les sous-traitants, les communes, mais aussi la coiffeuse, le chauffeur de camion, la pharmacienne, le comptable, car tous vivent, directement ou indirectement, de l’exportateur local.
Pendant que les boss des trois géants américains (General Motors, Ford et Chrysler) en sont réduits à mendier l’argent public en échange d’un salaire de 1 dollar symbolique, les autres constructeurs sont aussi confrontés à l’une des pires crises de leur histoire. En France, la prime à la casse de 1000 eu-ros pour le changement d’une voiture de plus de dix ans va offrir une bulle d’oxygène aux fabricants locaux. Mais cela ne suffira pas. Partout en Europe, les usines interrompent leur production pour réduire leurs stocks. Une crise qui ne s’arrête pas aux portes du monde occidental: au Brésil, 47’000 des 113’000 ouvriers de la branche sont au repos forcé.
Directeur de la communication du site de Sochaux, Jean-Charles Lefebvre avoue avoir été «complètement surpris par la brutalité de cette crise». Comme les autres constructeurs européens, la marque au lion tire la langue. «Nous pensions fabriquer 450’000 Peugeot en 2009. Nous avons révisé notre objectif à 350’000. Le marché espagnol, le deuxième plus important pour nous après la France, s’est effondré», ajoute Jean-Charles Lefebvre qui s’attend à des chiffres encore plus mauvais pour le mois de novembre.
Cliquez sur l’image pour la voir en grand format «Protestantisme, puritanisme et Peugeot». Cette crise se fait cruellement sentir dans des régions de monoculture économique, comme celle de Sochaux-Montbéliard, où plus de 20000 personnes – dont 12500 employées par Peugeot – dépendent de l’automobile. A Mandeure, à côté de Montbéliard, c’est une usine de scooters Peugeot qui vient d’annoncer la suppression d’un quart de son effectif de 1000 ouvriers. Les sous-traitants comme Faurecia, qui fabrique pour Sochaux les blocs avant, les systèmes d’échappement et les sièges, sont en première ligne.
A Voujeaucourt, bourg de 3000 habitants accroché à Montbéliard, c’est Key Plastics, un équipementier de deuxième rang travaillant dans les composants plastiques, qui a rendu l’âme. Cette usine employait 116 salariés. Surtout des femmes. Le siège de cette firme américaine est situé loin, très loin, tout là-bas dans le Michigan. Une triste histoire, qui se répète déjà ailleurs (lire l’encadré ci-dessous). Une usine qui ferme, ce sont aussi des sous en moins pour la municipalité. «Sur l’ensemble du personnel, une trentaine habitent ma commune», soupire Martine Voidey, maire de Voujeaucourt qui sort sa calculette pour savoir si l’Etat central se portera à son secours.
Pas de chance: «Les impôts locaux payés par la boîte ne pèsent que 1,96% de la taxe professionnelle totale de la commune. «A moins de 2%, l’Etat ne paie rien», lâche Martine Voidey. Cette commune déjà exsangue devra se débrouiller. Pierre Moscovici, qui préside l’agglomération de Montbéliard (120000 habitants), se rassure comme il peut: «Notre région n’est pas sinistrée, mais elle est atteinte par un sérieux coup de frein. Le taux de chômage est de 9,5%. Mais nous bénéficions d’une solide tradition industrielle. Notre levier pour attirer d’autres entreprises, c’est notre budget: 170 millions d’euros dont 47 millions d’investissements annuels.»
Le leader socialiste aimerait bien diversifier le tissu économique régional. Chef du bureau de Montbéliard de L’Est républicain, le journaliste Serge Lacroix hausse les épaules: «Cela fait dix ans que j’entends parler de diversification, raconte ce Stéphanois. En fait, nous sommes complètement dépendants de l’automobile, et de Peugeot en particulier.»
Cette région vit toujours au rythme de ce que Jean-Charles Lefebvre résume par les «trois P»: «protestantisme, puritanisme et Peugeot». De leur côté, les syndicats sont sur le qui-vive. La prime à la casse retient à peine l’attention de Bruno Lemerle, délégué local de la CGT, qui estime qu’elle «ne fait que repousser le problème». Cette centrale réclame des mesures plus radicales, de solides garanties en matière d’emploi et une mise en préretraite «des ouvriers âgés de plus de 55 ans, usés par les trois huit».
Défi d’une autre ampleur. Tout est-il donc si noir? Pas forcément. Les gens de la région ont traversé plusieurs crises. Ils sont vaccinés. Propriétaire depuis vingt-cinq ans, avec son mari Giuseppe, de Joseph, un restaurant bon chic bon genre de Montbéliard, Dominique Morabito se déclare plutôt blindée, tout comme Ermedin Demirovic, un artisan plâtrier-peintre qui blâme surtout les banques: «Elles ont reçu des milliards! Elles en font quoi. Moi, si j’ai un découvert de plus de 1000 euros, on m’assassine!»
Chez Peugeot, on ne perd pas espoir. «Dès que le marché se reprendra, assure Jean-Charles Lefebvre, le site de Sochaux restera bien positionné, car nous produisons des modèles à succès comme la 308.» Sur les 12500 salariés, 4500 travaillent d’ailleurs pour la recherche et le développement, donc pour le futur.
Un futur que l’industrie automobile peine encore à dessiner. Car, si cette crise est conjoncturelle, la branche est confrontée à un défi d’une autre ampleur, celui de fabriquer des voitures écolos et pas chères, ne dépendant plus des violents hoquets du prix de l’essence, qui peut passer très rapidement de 1 fr. 50 à 2 francs le litre (ou de 30 à 100 dollars le baril).
Musique d’avenir. Pour l’heure, le site est fermé. Et, si le marasme s’installe, l’usine risque bien, à peine rouverte, de continuer de tourner au ralenti. Comme la région de Montbéliard. Comme le bar PMU Le Domino de l’avenue du Général- Leclerc. «Autrefois, se souvient Patrick Limousin, il y en avait 27 juste sur cette rue.» Sochaux regroupait alors 40000 ouvriers. C’était autrefois. C’était pendant l’âge d’or de l’automobile.
|
Aux portes de genève Fable amère de Noël Son nom est Kennedy. John Kennedy. Ou plus exactement John C. Kennedy, pour ne pas confondre avec l’autre. En 1988, il a créé Autocam, dans l’Etat du Michigan, patrie des grands noms de l’automobile. Aux portes de Genève, dans la vallée de l’Arve, Autocam emploie 800 personnes via les firmes Bouverat et Frank & Pignard. Les fabricants automobiles sont ses clients. Aujourd’hui, à cause de la crise, ces emplois sont menacés et des milliers d’habitants de cette région retiennent leur souffle. Autocam va-t-il survivre à l’hiver? Le 12 novembre dernier, le Tribunal de commerce de Bonneville accordait du bout du stylo six mois de délai à la société…
Mais l’effondrement des géants de Detroit n’est pas seul en cause. Alors que Autocam, sur son site internet, bombe encore le torse en soulignant que «nous avons grandi rapidement grâce», notamment, à une «commercialisation agressive», John Kennedy a choisi de s’acoquiner avec des financiers plutôt que des industriels. En 2004, deux groupes de capital-risque, TRP et GS Capital Partners, ont injecté 390 millions de dollars chez Autocam.
GS Capital Partners? Une filiale de la banque d’affaires Goldman Sachs, jadis le seigneur de Wall Street, et aujourd’hui priant pour ne pas connaître le même sort que ses cousines Bear Stearns ou Lehman Brothers. L’Hebdo aurait aimé parler à John C. Kennedy. Mais le porte-parole – ou en l’occurrence le porte-silence – de Autocam France, Franck Colin, n’a même pas daigné répondre à ce magazine. Il s’en fiche. Il a d’autres préoccupations. Et les 800 collaborateurs du groupe? Et les milliers d’habitants concernés, ils s’en fichent aussi? Sûrement pas.
Cette histoire qui pourrait, sait-on jamais, encore bien finir, illustre à merveille les situations d’impasse et de destruction de valeurs qui existent lorsque la finance s’empare de l’industrie… Un cas isolé, Autocam? Pas vraiment: un de ses voisins, le groupe Enricau (400 emplois) est aussi un fournisseur de la branche. Son propriétaire depuis cinq ans? Bank of America.
|
|