L’opinion publique a largement sous-estimé le nouveau président du Conseil européen Herman Van Rompuy. Jusqu’au 16 novembre dernier, quand un propos cinglant du Flamand a fait les titres sur tout le continent: «Il en va de la survie de la zone euro, de la survie de l’Union européenne», lançait-il en substance au cours d’un débat – et révélait à haute et intelligible voix ce qu’à Bruxelles ils sont nombreux à penser sans oser le dire. Van Rompuy lui-même a regretté sa déclaration «mal comprise» deux jours plus tard. Ce qui ne change rien au fait qu’il avait raison.
Risque d’implosion. Voilà des mois que les gouvernements de la zone euro tentent de trouver remède à la crise de la monnaie commune. En vain. Les réunions de crise se succèdent, les milliards pleuvent.
Les gouvernements ont déjà mis sur pied un programme d’aide à la Grèce et déployé un parapluie pour toute la zone euro, les parlements adoptent une législation d’urgence et la Banque centrale européenne (BCE) brise un tabou en rachetant les obligations des Etats défaillants pour soutenir leur cours.
Mais ce qui devait être un remède miracle se révèle un emplâtre sur une jambe de bois – jusqu’à la prochaine mauvaise nouvelle. Hier c’était la Grèce, aujourd’hui c’est la santé des banques irlandaises qui menace la monnaie commune.
Chaque information nourrit le soupçon que les problèmes sont peut-être si graves qu’ils ne pourront être résolus à l’aide des anciens remèdes et d’un endettement sans cesse accru. Et qu’au bout du compte, on assistera bel et bien à la faillite de certains Etats et à l’implosion de l’Euroland.
Merkel contre les autres. L’Europe se déchire en deux camps irréconciliables. Celui des Etats du Nord est sous le commandement de la chancelière allemande Angela Merkel. Elle est le héraut d’une culture de la stabilité que l’Allemagne incarnait déjà du temps du deutsche mark. Elle veut éviter que l’Union monétaire ne se transforme en agence de transfert de fonds avec l’Allemagne dans le rôle du trésorier.
L’autre camp regroupe les PIIGS, les Etats qui, par le passé, ont accumulé trop de dettes et sollicitent de l’aide: Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne. Ils veulent ce qu’Angela Merkel refuse: une union où les riches paient pour les pauvres. Les institutions européennes, elles, louvoient entre les deux.
Sanctions financières. Le premier acte s’est joué à Deauville à la mi-octobre, quand la chancelière allemande flanquée du président français annonçait, à la stupeur de ses alliés, qu’elle renonçait à son objectif de durcir le Pacte de stabilité par des sanctions automatiques contre les Etats endettés.
Français et Allemands ont annoncé un compromis permettant de concilier les différences d’approche entre les deux camps: sanctions financières contre les pays laxistes, sachant qu’un pays rappelé à l’ordre aurait six mois pour corriger le tir avant que ne tombe la sanction.
Mais il n’y eut pas de deuxième acte. Car entre-temps les intérêts pour les emprunts irlandais avaient grimpé à 8,6%. (Malgré l’annonce du plan de sauvetage, ils n’avaient diminué qu’à 8,1% lundi, ndlr.)
La proposition allemande consistant à faire aussi passer à la caisse, lors d’aides financières futures, les détenteurs d’obligations d’Etat «peut en théorie sembler attrayante, commente Lorenzo Bini Smaghi, membre du directoire de la BCE. Mais en pratique elle contribue à déstabiliser les marchés et pourrait avoir des effets néfastes sur les économies de pays de la zone euro.»
Les investisseurs spéculatifs pourraient profiter de la situation, tandis que bien des petits épargnants y laisseraient leur chemise.
Au bout du compte, les Etats de l’UE ont décidé d’un paquet massif de mesures pour sauver l’Irlande et la chancelière allemande s’est retrouvée une fois encore, après l’affaire grecque, dans le rôle de la perdante – et de la coupable: son obstination aurait aggravé la crise et renchéri les coûts du sauvetage, affirment certains. La réputation d’Angela Merkel est sérieusement esquintée en Europe.
Nombreux sont ceux qui voient en elle l’ennemie, la traîtresse obsédée par ses intérêts nationaux, celle qui ruine l’idéal européen.
La colère enfle contre la chancelière: le premier ministre grec Georges Papandréou clame que ses plans de réforme sont propres à briser l’échine des Etats affaiblis et le ministre portugais des Finances Fernando Teixeira dos Santos parle d’une faute. C’est pourquoi les Allemands ont fait profil bas, à Bruxelles, dans les débats sur la crise. Ils attendent de voir si le Portugal et l’Espagne seront à leur tour aspirés dans la spirale créée par le cas irlandais.
Crise irlandaise. Le cas de l’Irlande est différent de celui de la Grèce. Ce ne sont pas les finances publiques qui sont en cause mais les bilans des banques. Les choses sont cependant liées puisque, suite à la crise financière, Dublin a accordé sa garantie aux banques sans se douter de la gravité de leur situation.
Ces dernières semaines, des milliards détenus par des investisseurs internationaux ont pris la route de l’exil: en septembre, les banques irlandaises ont remboursé 55 milliards d’euros à leurs créanciers étrangers, avant tout des banques britanniques, allemandes et françaises, parce que les emprunts étaient arrivés à échéance.
Jusqu’à fin octobre, la Central Bank of Ireland a mis à disposition des banques irlandaises des liquidités extraordinaires à hauteur de 20 milliards d’euros, et la BCE leur a prêté 130 milliards jusqu’à fin octobre.
C’est plus que dans le cas grec. En dépit du fait que l’Etat les a débarrassées d’une bonne partie de leurs risques, les banques irlandaises traînent toujours des crédits immobiliers d’un montant de 200 milliards qui n’ont pas été provisionnés. Les réserves des banques sont épuisées, tout le système bancaire irlandais est à deux doigts de l’implosion.
Sauvetage, et après? L’Union européenne a volé au secours de l’Irlande. Cela devrait, dans un premier temps, tranquilliser les marchés financiers. Mais ensuite? Leur attention se déplacera-t-elle sur le Portugal? Son ministre des Finances n’exclut pas que son pays doive s’abriter à son tour sous le parapluie européen. Son collègue des Affaires étrangères imagine même que le Portugal puisse être exclu de la zone euro.
Les pays membres de l’UE et le FMI (Fonds monétaire international) ont prévu un montant de 750 milliards d’euros pour voler au secours des Etats européens défaillants. Le pactole suffirait pour l’Irlande et le Portugal. Mais s’il fallait aussi sauver l’Espagne, cela deviendrait serré.
Les gouvernements européens ne l’ont pas envisagé, parce que ce qui ne doit pas être ne peut pas être. Manifestement, ils partent de l’idée que les problèmes seront largement résolus quand le parapluie européen se déploiera en 2013. D’ici là, les pays PIIGS sont censés assainir leurs finances afin d’être à nouveau en mesure d’emprunter à des taux raisonnables.
DER SPIEGEL, ADAPTATION GIAN POZZY

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