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Par Tasha Rumley - Mis en ligne le 22.08.2012 à 12:30 |
C’est un répit pour l’école. Après des années de pénurie, les cantons alémaniques ont déniché suffisamment d’enseignants pour la rentrée. Les romands, qui puisent parmi les retraités et les étudiants, ouvrent leurs classes presque sereinement et démentent la pénurie. Ironiquement, c’est à la crise que l’école doit son salut. Ainsi que l’explique le rapport L’éducation en Suisse, «en période précaire, davantage [de gens] optent pour une carrière d’enseignant». En clair, les diplômés tentent leur chance dans l’économie privée et se réfugient dans l’enseignement dès que l’emploi se fait morose. En effet, depuis l’éclatement de la crise en 2008, la hausse des effectifs des hautes écoles pédagogiques donne le tournis. A la HEP Vaud, la plus grande romande, les inscrits sont passés de 932 à 1480. Ce regain de vocations ne règle pas tout. Dépassées, les HEP ont dû instaurer un numerus clausus de fait. L’an dernier, la HEP-BEJUNE (Berne, Jura, Neuchâtel) a refusé une soixantaine de candidats; cette année, celle de Lausanne a fait pareil avec une cinquantaine. «En général, il y a assez de places sur les bancs des HEP, ce sont plutôt les stages qui manquent, sachant que la pratique constitue 25 à 40% d’une formation d’enseignant», explique Olivier Maradan, secrétaire général de la CIIP (Conférence intercantonale de l’instruction publique). Un numerus clausus à deux doigts de la pénurie, c’est une absurdité reconnue de tous. Seule solution, former au plus vite des maîtres de stage pour absorber le flux d’apprentis pédagogues. En accéléré. Le temps presse. La Suisse alémanique a certes essuyé la plus forte pénurie, mais les prévisions inquiètent en Suisse romande. La HEPBEJUNE mène une étude pour déterminer les carences à venir selon la vague de retraite des profs babyboomers. «En primaire, d’ici à 2015, nous devrons doubler le nombre d’enseignants formés», dit son recteur Jean-Pierre Faivre. Dans le canton de Vaud, ce sont carrément 2500 diplômés qu’il faudrait mettre sur le marché. Les HEP se préparent à s’agrandir, mais cette ampleur est irréaliste. Les Alémaniques ont comblé le manque à la manière forte. En 2010, Zurich, Berne et Bâle ont introduit à l’arraché une formation accélérée, le Quereinstieg. Elle offre une reconversion aux employés du privé en HEP, sans passer par la case université. Côté pile, les Quereinsteiger se montrent pointus, passionnés et suffisamment cabossés par la vie pour dispenser un enseignement pragmatique et réel; les élèves adorent. Côté face, leur bagage académique est mince. Les Romands, traditionnellement plus académiciens, ne veulent pas du Quereinstieg. L’organe cantonal suprême, la CDIP, vient de trancher en faveur des Zurichois en accordant la reconnaissance du diplôme: les Quereinsteiger pourront enseigner dans toute la Suisse et à l’étranger, grâce aux accords bilatéraux. Mais les HEP romandes n’ont pas l’intention de créer ce cursus dit «au rabais». «Y a-t-il suffisamment de connaissances académiques? s’interroge Jean-Pierre Faivre. Cela crée un champ de tensions avec les diplômés du cursus traditionnel. D’ailleurs, que feront ces “reconvertis” après la pénurie? Les directeurs d’école ne les engageront plus.» Aujourd’hui déjà, même sans Quereinstieg, le CV de certains profs laisse songeur: beaucoup enseignent sans diplôme ad hoc, ayant pris racine après des remplacements à répétition. En 2005, ils étaient certes moins de 5% dans le Jura, à Neuchâtel, à Fribourg et en Valais, mais 12% à Berne et 17% à Lucerne. La satistique fâche tant qu’elle n’est plus menée. Vaud n’y avait même pas répondu à l’époque et n’a pas fourni ce chiffre à la demande de L’Hebdo. Or, le président du Syndicat des enseignants romands (SER), Georges Pasquier, juge que «Vaud est le spécialiste du genre». Pour le syndicaliste, «les cantons romands font preuve de moins de franchise que les alémaniques: si les besoins sont comblés par des gens sans diplômes, c’est qu’il y a pénurie». Le fiasco histoire-français. Difficile d’évaluer la situation dans son ensemble. En totale contradiction avec le message de manques, certains jeunes diplômés de HEP peinent à décrocher un emploi et atterrissent au chômage, incrédules. D’autres se résignent à accepter un poste en dessous de leurs qualifications. «Au niveau secondaire 2, il n’y a aucune pénurie, car un diplômé de master se dirige le plus souvent vers l’enseignement au gymnase, et cette formation pédagogique ne dure qu’un an», observe Cyril Petitpierre, directeur de la formation à la HEP Vaud. «Dès lors, certains vont enseigner au secondaire 1, en étant surqualifiés au plan académique mais sans disposer de la formation pédagogique correspondante.» Il y a des profils qui font mal. Jean-Pierre Faivre évoque le duo histoire-français, «une catastrophe pour trouver un poste, car la dotation en heures est faible, les places rares». Les lettreux pure souche, géographie et philosophie incluses, se tournent par centaines vers la pédagogie, faute de débouchés ailleurs. A l’inverse, les spécialistes en maths, sciences et langues étrangères se font aspirer par l’économie, ce qui cause la pénurie. Désamour du secondaire. Dans cet imbroglio de facteurs, HarmoS a ajouté son grain de sel. En instaurant deux années d’école enfantine obligatoire, il a mis quelques cantons face à un recrutement colossal d’enseignants. En Suisse romande, c’est le cas de Fribourg, dont les besoins ont décuplé, comme l’explique Pierre-André Sieber, conseiller scientifique à l’instruction publique. «Nous avions 280 postes à repourvoir cette année, ce qui assèche le marché.» Cette aspiration d’enseignants n’est pas terminée, puisque Fribourg ville et Bulle n’ouvriront leurs classes d’enfantine que l’an prochain.
«EN PÉRIODE PRÉCAIRE, DAVANTAGE [DE GENS] OPTENT POUR UNE CARRIÈRE D’ENSEIGNANT.»«L’éducation en Suisse», rapport 2010
Cette lacune-là est temporaire. A l’inverse, le secondaire 1 peine à recruter depuis toujours. Naturellement, la perspective de se trouver face à des adolescents en plein âge bête refroidit. Les pédagoguesnés préfèrent souvent le primaire, avec ses élèves plus réceptifs et ses prérequis moins poussés. Quant aux passionnés de matières, ils optent pour le gymnase, gratifiant et prestigieux. Le canton de Genève a su combattre le désamour du secondaire 1 en le traitant comme l’égal du 2: même statut, même salaire. «Les enseignants du cycle d’orientation sont les mieux payés de Suisse et ceux du collège, les moins bien payés!», résume le syndicaliste Georges Pasquier. Mais étendre cet égalitarisme à d’autres cantons n’est pas à l’ordre du jour. Bien qu’inquiétants, tous ces signaux d’alarme ne sont pourtant pas permanents. En emportant les babyboomers à la retraite et en multipliant les élèves avec l’immigration, la démographie joue contre les écoles. Mais le pic de 2016-2017 passé, les besoins se stabiliseront, voire décroîtront. Là, un extrême pourrait succéder à un autre. Reste à espérer qu’un nouvel âge d’or économique permettra alors d’évacuer le trop-plein de profs. |









