Difficile de prévoir l’avenir quand l’environnement d’affaires change quasiment chaque jour. Une étude de l’Association suisse des banquiers et du Boston Consulting Group s’y est pourtant employée. Elle décèle des opportunités de revenus supplémentaires de 4,8 milliards de francs d’ici à 2015 si les banques saisissent les opportunités qui s’offrent à elles.
Cette analyse a été réalisée avant que le contentieux fiscal avec les Etats-Unis ne pousse le Credit Suisse à remettre à ce pays des statistiques sur les avoirs de clients américains, et avant que la flambée du franc n’amène la BNS à fixer un cours plancher de 1,20 pour un euro (l’interview de Thomas Jordan, vice-président de la BNS, dans le tiré à part Finance, a également eu lieu avant cette décision, ndlr).
De ce fait, les projections de revenus pèchent sans doute par optimisme. Les grandes lignes de la stratégie à mettre en place n’en restent pas moins valables. Claude-Alain Margelisch, président du comité exécutif de l’Association suisse des banquiers, en précise les points forts.
Toutes choses égales, la place bancaire croîtrait de 1,8% par an d’ici à 2015, au même rythme que le reste de l’économie, pour dégager 64 milliards de francs de valeur ajoutée contre 58,6 milliards actuellement. La finance ne sera donc plus le moteur de la croissance suisse?
Cette étude montre effectivement que, sauf renforcement d’activités existantes dans les banques ou développement de nouveaux créneaux porteurs, la valeur ajoutée du secteur bancaire croîtra ces quatre prochaines années au même rythme que celle créée par le reste de l’économie suisse. La finance n’en continuera pas moins à jouer un rôle fondamental pour notre économie.
Ces prochaines années, l’Asie et l’Amérique latine apporteront une bonne part de la croissance mondiale et de nouvelles fortunes naîtront dans ces régions. Notre place financière aura un rôle important à jouer pour la gestion de ces fortunes. Elle continuera aussi à accompagner les entreprises suisses dans leurs exportations, notamment vers ces régions.
Sur cette même période, les banques suisses pourraient créer de la valeur pour 4,8 milliards supplémentaires: quelles conditions devraient être réunies pour y parvenir?
Une des conditions-cadres importantes pour ce faire est une réglementation mesurée. Il convient de disposer d’une réglementation visant à préserver la stabilité du système financier dans son ensemble – comme le prévoit le projet de loi too big to fail – tout en tenant compte de l’évolution internationale.
Si les banques américaines et européennes ne passaient à Bâle III dans les délais prévus, souhaiteriez- vous un réexamen du calendrier suisse pour le renforcement des fonds propres?
Nous souhaitons que la mise en oeuvre des nouvelles exigences imposées aux banques suisses soit coordonnée avec l’entrée en vigueur des nouvelles règles internationales. Nous n’avons aucun indice nous permettant de supposer que le calendrier d’entrée en vigueur des normes de Bâle III ne sera pas respecté en Europe ou aux Etats-Unis. Nos autorités de surveillance sont très attentives à cette question.
Quels autres éléments sont importants pour permettre aux banques de développer au mieux leurs affaires?
Nous attendons une concrétisation des accords fiscaux passés avec l’Allemagne et le Royaume-Uni et nous espérons que d’autres pays seront intéressés par ce type d’accords. Cette étude maintient toutefois une évaluation prudente en la matière: elle prévoit que ces deux accords entreront en vigueur et que d’autres pays européens pourraient être intéressés à un impôt libératoire à la source. Mais elle ne table pas sur une généralisation de ce type d’accords à tous les pays de l’Union européenne.
L’asset management est une des activités qu’il conviendrait de renforcer. L’étude relève que le Luxembourg, membre de l’UE, a une solide assise dans la création de fonds de placement labellisés UCITS. La Suisse vise pourtant la place de leader européen?
Nous avons déjà un très gros potentiel dans la création et la gestion de fonds de hedge funds, avec une part de marché mondiale de quelque 30%. Il convient de renforcer cette spécialité et de favoriser l’installation en Suisse de single hedge funds, dans le cadre de la nouvelle directive européenne AIFM.
Pour l’instant, nous avons réussi à obtenir que la Suisse ne soit pas discriminée dans ce domaine. Autres forces à développer dans l’asset management: un savoir-faire déjà reconnu dans la gestion pour des clients institutionnels et des synergies entre l’asset management et la gestion de fortune.
Ces synergies constitueraient un gisement important de création de valeur, notamment par le lancement de fonds de placement thématiques et par un développement du conseil global en gestion patrimoniale.
Des fortunes vont se créer en Asie et en Amérique latine. Les banques s’installent sur place: au détriment de l’emploi en Suisse?
Il y aura sans doute un double mouvement: un certain nombre de banques seront présentes sur place pour y servir les clients mais, dans le même temps, une partie de la clientèle de la gestion de fortune privée continuera à faire gérer son argent en Suisse; en raison de la stabilité économique et politique du pays, ainsi que de la tradition de protection de la sphère privée par les banquiers suisses.
Qu’attendez-vous des autorités politiques et des instances de régulation pour que les banques puissent se développer de manière optimale?
La stratégie du Conseil fédéral pour la place financière suisse, publiée en décembre 2009, retient les mêmes priorités que l’Association suisse des banquiers. Nous attendons un dialogue permanent avec les autorités et nous en avons d’ailleurs bénéficié tant lors de la négociation des nouvelles CDI (conventions en vue d’éviter la double imposition) respectant l’article 26 de la convention de l’OCDE, que pendant les discussions menées par la Confédération avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne en vue de conclure des accords sur un impôt libératoire à la source.
En ce qui concerne notre souhait d’une suppression du droit de timbre et de l’impôt anticipé, l’administration est d’accord d’entamer une réflexion en ce sens. Nous entendons poursuivre le dialogue non seulement avec les autorités politiques, mais aussi avec les autres organisations représentatives de la place financière, telles l’Association suisse d’assurances et la Swiss Fund Association qui représente les intérêts des promoteurs de fonds de placement.
Les Etats-Unis semblent avoir entamé un bras de fer avec la Confédération: espérezvous encore un accord global avec ce pays pour régler le passé?
Nous avons avec les Etats-Unis un problème ponctuel qu’il faudra régler. Nous souhaitons le régler de manière définitive pour l’ensemble de la place financière. Nous constatons, par ailleurs, qu’à l’avenir la croissance de nos activités proviendra essentiellement de l’Asie et de l’Amérique latine, même si les Etats-Unis et l’Europe resteront des marchés importants.
Vous relevez l’intérêt pour les banques suisses de chercher à plus participer au financement du trading de matières premières. Ne sont-elles pas handicapées par les exigences de fonds propres plus élevées qu’ailleurs?
Les nouvelles règles de Bâle III, qui entreront prochainement en vigueur, imposeront aux banques d’immobiliser plus de fonds propres pour l’activité de trade finance. La situation sera donc la même pour toutes les banques actives dans ce domaine et les banques suisses ne seront pas pénalisées. Il s’agira néanmoins de s’assurer que l’autorité de surveillance suisse ne prenne pas des mesures plus restrictives.
L’étude suggère une recherche ciblée de nouveaux avantages concurrentiels: quels pourraient-ils être?
La place financière suisse a sans doute un grand potentiel dans le développement de family offices pour gérer les biens de familles très fortunées. Nous avons déjà une certaine expertise en la matière à Genève, Zurich et au Tessin et il est sans doute possible d’innover et de proposer des services encore plus pointus, adaptés aux besoins de cette clientèle.
Les banques suisses ont donc de bonnes chances de conserver leur part de marché de 27% dans la gestion de fortune transfrontalière?
Cette activité contribue toujours au succès de la place financière. Nous avons un savoirfaire qu’il s’agit, bien sûr, de renforcer et de développer encore.
Profil
Claude-Alain Margelisch
48 ans, président du comité exécutif et délégué du Conseil d’administration de l’Association suisse des banquiers (ASB) depuis le 17 septembre 2010. Licence de droit à l’Université de Berne. Brevets d’avocat et de notaire.
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