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La dame de fer d’Israël

Par Jean-Marie Hosatte - Mis en ligne le 16.10.2008 à 06:00

Tzipi livni. Ex-agent du Mossad, le futur premier ministre de l’Etat hébreu est un sphinx. Plutôt Poutine ou Golda Meir? Son entourage dévoile sa personnalité.

Le jour où Tzipi Livni a annoncé, en 2003, qu’elle acceptait un règlement du conflit entre Israéliens et Palestiniens, basé sur le principe de deux Etats pour deux peuples, le premier coup de téléphone qu’elle reçut fut celui de sa mère, Sarah. «Cela me fait mal de te dire ça, mais je te soutiens. Nous ne nous sommes pas battus pour Israël en ne pensant qu’à notre génération, mais pour la tienne et toutes celles qui suivront. Ta décision concer ne ta génération et je te fais confiance.»

Sarah Livni est morte quelques mois plus tard. A son enterrement, sa fille fit un discours déchirant dans lequel elle rendait hommage à tous ceux qui comme son père, Eitan, et sa mère, s’étaient battus contre les Anglais et les Arabes pour que les Juifs puissent vivre libres, dans leur pays. Mais la plupart des anciens frères d’armes des parents de Tzipi Livni ne se montrèrent pas très sensibles au discours du ministre israélien des Affaires étrangères. Pour eux, elle avait trahi le rêve du Grand Israël et ils n’étaient pas prêts de le lui pardonner.

Jamais ils n’avaient imaginé un tel renoncement. Eitan et Sarah Livni étaient tous deux des combattants mythiques de l’Irgoun, le mouvement clandestin posant des bombes pendant le Mandat britannique en Palestine pour que les occupants anglais fuient le pays et que les Arabes apprennent à avoir peur des Juifs.

Pour eux, Tzipi Livni n’avait d’autre choix que de reprendre leur flambeau. Eitan, son père, est mort à 71 ans sans jamais faiblir dans sa conviction que l’Etat juif devait s’étendre très loin à l’est de Jérusalem, sur toute la Jordanie actuelle. Sur sa pierre tombale a été gravée une carte du Grand Israël percée d’une baïonnette et soulignée de la devise de l’Irgoun: «Comme cela! Uniquement!» Pour les anciens de l’Irgoun, la création d’un Etat palestinien est une aberration.

Tzipi Livni a été élevée dans cette tradition. A 12 ans, elle se disputait avec un de ses professeurs qui faisait la part trop belle, selon elle, aux gens de gauche dans son cours sur l’histoire d’Israël. Une de ses amies d’enfance se rappelle que son jeu préféré à l’époque était de monter sur les pylônes pour décrocher les fanions du Parti travailliste et les remplacer par des drapeaux israéliens. Dans la famille Livni, on ne trouvait aucun produit allemand, en mémoire de la Shoah. Le foyer où a grandi celle qui avait le plus de chance de devenir le prochain premier ministre israélien est austère. On n’y pense que politique et discipline.
 
Aujourd’hui encore, Tzipi Livni déteste qu’on la compare à Golda Meir, avec laquelle elle partage pourtant une vraie force de caractère. Mais l’ex-premier ministre, qui dirigea Israël pendant la guerre du Kippour incarne trop une gauche israélienne arrogante, bien-pensante, déconnectée des réalités du conflit avec les Arabes.

Mentalité d’outsider. La famille de Tzipi Livni, très marquée à droite, est ostracisée par les différents gouvernements israéliens. De son propre aveu cela la conduit à développer une «mentalité d’outsider». Elle n’aime pas se mêler aux autres. Elle n’a pas le sourire automatique des grands prédateurs politiques. Adolescente, Tzipi est une excellente sportive. Elle a tout du garçon manqué, mais devient végétarienne après avoir lu une description de l’abattage des animaux.
 
Les week-ends, toute la famille rend visite à Menahem Begin, le seul dirigeant que les parents de Tzipi Livni respectent. Selon Dita Kohl-Roman, une de ses rares amies intimes, c’est à cette époque que Livni acquiert sa froideur, sa réserve et son goût du secret: «Elle a un vrai sens de l’humour, un peu grinçant. Elle peut être cynique à l’occasion. Il est difficile de percer la carapace. Quand elle veut décompresser, elle va à la plage avec ses copines et elle parle de trucs de femmes.»
 
Les années Mossad. Entre 1976 et 1979, elle fait son service militaire qu’elle termine avec le grade de lieutenant. Elle s’inscrit aussitôt à la faculté de Droit de l’Université Bar-Ilan à Tel-Aviv et travaille comme serveuse pour payer ses études. Mirel Gal, une autre de ses amies, la découvre plus décontractée. Elle adore s’amuser, écouter du jazz, jouer des percussions. Mirel Gal appartient déjà au Mossad, le légendaire service secret israélien. Elle pense que son amie pourrait être une excellente recrue, et la recommande à ses supérieurs.
 
Devenue agent secret, Tzipi Livni gravit les échelons. Elle est en poste à Paris avant d’être intégrée au «Kidon», l’unité chargée de traquer et d’éliminer les terroristes palestiniens. Elle a 26 ans quand on lui présente Naftali Shpitzer, de six ans son aîné. Trois mois après leur première rencontre, ils se marient. Depuis, le couple incarne l’idéal du bonheur conjugal. «Il croit en elle plus qu’elle-même», affirment leurs proches. Mais quand le Mossad veut envoyer Tzipi Livni à l’étranger pour des années, Naftali refuse. Elle se résigne à démissionner, mais elle reconnaît qu’il lui a fallu des années pour pardonner à son mari de l’avoir forcée à quitter les services secrets israéliens.

Elle devient alors une excellente avocate spécialisée dans le droit du travail et l’immobilier. En 1994, Rabin signe les accords d’Oslo avec Arafat. Pour Livni, c’est la pire chose qui soit arrivée à Israël. Elle décide de se lancer dans une carrière politique. Cette fois son mari la soutient. Il devient son premier partisan, son conseiller politique, son trésorier de campagne. Elle a une confiance absolue en lui: «Quand le monde s’effondre autour de moi, je sais qu’il sera là pour tout remettre à sa place.» Leurs amis disent qu’il sait la «stabiliser». Naftali sourit à ceux que la froideur de Tzipi met mal à l’aise.
 
Sharon la découvre. Ariel Sharon remarque vite cette jeune femme brillante qui est, comme lui, une travailleuse infatigable. Il lui confie différents portefeuilles ministériels importants dont celui de la Justice. En politique, les «trucs de bonne femme, l’éducation, la santé, le social, ne l’intéressent pas», dit un de ses collaborateurs aux Affaires étrangères.
 
Aujourd’hui, Tzipi Livni n’hésite pas à se présenter comme l’héritière politique de Sharon. Comme lui, elle s’est peu à peu faite à l’idée que les Palestiniens devaient avoir un Etat. Son principal souci n’est pas d’être agréable aux ennemis d’Israël, mais elle veut empêcher que les Palestiniens finissent par réclamer un Etat binational où les Arabes pourraient exiger les mêmes droits que les Juifs.
 
Pour Tzipi Livni, cette idée est un vrai cauchemar. Car cet Etat, parfait aux yeux de l’extrême gauche israélienne, serait vite peuplé d’une majorité de citoyens musulmans et déboucherait inévitablement sur une dictature où les Juifs retrouveraient un statut d’inférieurs. Livni ne croit pas que les Palestiniens puissent êtres sensibles au «sentiment démocratique». Aussi, pour qu’Israël reste juif et démocratique, il faut que les Palestiniens disposent d’un Etat viable où ils seront libres d’échafauder leur propre destin.
 
Clairvoyante sur le Hezbollah. En 2005, Ariel Sharon et Tzipi Livni créent le parti Kadima pour accélérer les processus de désengagement d’Israël de Gaza et de tous les territoires palestiniens. Après la disparition de Sharon de la scène politique israélienne, Ehud Olmert le remplace sans être élu et devient premier ministre.
 
Olmert a une image d’homme sans scrupule et sans parole. Sa corruption est déjà dénoncée par ceux qui l’ont fréquenté. Mais Olmert, avec Livni à ses côtés – qui lui sert de caution morale – promet qu’il réglera le problème palestinien. Il n’en a pas le temps. La deuxième Guerre du Liban éclate. Olmert et l’état-major israélien sont dépassés par l’ampleur de cette crise.

Après trente-quatre jours de combat, le Hezbollah peut crier victoire même si Tsahal lui a infligé des coups terribles. Livni, elle, a demandé le retrait des troupes après les premiers succès israéliens pour ne pas laisser l’armée s’embourber au Liban. Elle avait compris que les soldats israéliens avaient rempli leurs missions après une semaine de combat seulement et qu’il fallait se replier avant que le Hezbollah ne puisse se regrouper et organiser la guérilla.
 
Olmert et les généraux n’ont pas voulu l’écouter. «Ils se sont comportés comme des machos stupides et ils en paient le prix aujourd’hui», explique une conseillère de Livni. «Tzipi, elle, a montré qu’elle avait la stature d’un chef d’Etat.»
Les Israéliens la croient quand elle dit qu’elle sera un grand premier ministre. Gavés de promesses creuses et de rodomontades, ils ont besoin d’avoir confiance en celui ou celle qui devra sans doute bientôt prendre la décision d’attaquer l’Iran ou de regarder sans rien faire le régime de Téhéran devenir une puissance nucléaire islamique.
 
En devenant premier ministre, Tzipi Livni aura pour tâche également de clore le dossier palestinien, de trouver une solution au problème de Jérusalem et de faire face à la crise économique qui s’annonce. Les Israéliens ne savent pas si Livni sera à la hauteur, mais ses opposants – Ehud Barak, ministre de la Défense, et Benjamin Netanyahou, ex premier ministre – sont usés, et elle est, à l’évidence, la seule en qui ils ont encore assez confiance pour ne pas se laisser démoraliser par l‘ampleur des défis que doit relever leur pays?




Tags: Tzipi livni, Israél, Palestine, Mossad, conflit,

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