| L’essentiel en 3 points |
• Fin de la dispersion L’aide au développement se concentre sur un nombre restreint de pays, qui voient leurs moyens croître. • Sur le terrain La présence de Suisses dans les bureaux de coordination est renforcée. La centrale de Berne est allégée. • Château fort La DDC s’ouvre aux collaborations avec le reste du département des Affaires étrangères et avec le seco. |
Sur la scène, Martin Dahinden, le nouveau directeur de la Direction de la coopération et du développement (DDC), paraît légèrement emprunté. Jean-Daniel Gerber, le secrétaire général du Secrétariat d’Etat à l’économie (seco), vient de déclarer que les deux offices travaillent ensemble dans un esprit de saine concurrence.
«Nous obéissons certes à une stratégie commune, mais chacun intervient avec ses propres instruments, en fonction des besoins», rétorque-t-il, ferme. Cette scène, qui se déroulait vendredi 22 août, lors de la conférence annuelle de la coopération au développement, montre que les vieilles habitudes sont tenaces.
La DDC a longtemps été considérée comme un «Etat dans l’Etat» au sein du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Son directeur pendant quinze ans, Walter Fust, passait pour «le huitième conseiller fédéral». Une ère qui a pris fin avec l’arrivée, en mai, de Martin Dahinden. L’homme, au profil plus gestionnaire que politique, a été chargé de réorganiser l’aide au développement suisse pour répondre aux nombreuses critiques émises à son égard, notamment dans un rapport de la Commission de gestion des Etats paru en 2006. Il s’y est rapidement attelé, non sans susciter quelques frictions. La première phase de ce chantier, menée à la centrale de Berne, s’achève fin septembre. La seconde, dans les pays d’intervention de la DDC, débute en 2009. L’Hebdo dresse le portrait de la «nouvelle» DDC.
De vrais choix. L’aide au développement suisse souffre de l’absence d’une stratégie unique qui permette de définir des priorités et de choisir les outils les plus adaptés pour les réaliser. Résultat, la Suisse investit parfois dans des projets marginaux, comme ce programme de retranscription informatique de la langue nationale du Bouthan. Le Conseil fédéral a donc déterminé trois axes auxquels tous les projets devront être subordonnés: la réduction de la pauvreté, la sécurité humaine et une mondialisation propice au développement.
Les nombreuses sections de la DDC ont, elles, été regroupées en quatre pôles (coopération régionale, globale, aide humanitaire et support), surplombés par un état-major «d’envergure restreinte». Il n’y aura plus que six chefs de service, contre huit actuellement. Autre facette de ce recentrage, le nombre de pays prioritaires de l’aide au développement passera de 17 à 12 d’ici à 2012. L’Inde, le Pakistan, le Pérou, le Bhoutan et l’Equateur ont été rayés de la liste. Les Etats restants sont principalement africains. Chacun verra son enveloppe augmenter. «Nous gagnerons en masse critique et en visibilité dans ces pays», indique Martin Dahinden.
Adrian Schläpfer, ambassadeur et coordinateur du bureau de la DDC en Tanzanie, confirme: «Sur place, je constate que la Suisse a besoin d’un certain poids financier si elle veut participer aux discussions avec le gouvernement – par exemple concernant le budget – et exercer une influence sur lui.» Ce changement ne fait pas que des heureux. Une partie des projets dans les pays qui ne sont plus prioritaires devra être abandonnée, déplorent des voix critiques. Pour Peter Niggli, le directeur d’Alliance Sud, la Suisse a opéré ce recentrage pour s’aligner sur les recommandations de l’OCDE: «Quelques grands pays donateurs, dont la Grande-Bretagne, ont souhaité qu’elle participe davantage à l’effort budgétaire dans ses pays prioritaires.»
La DDC renoncera en outre à certains engagements en Suisse. La Conférence de Macolin sur le sport au service du développement ne touchera plus d’argent et le Geneva International Forum de Kofi Annan ne recevra que 500000 francs au lieu du million promis. «Nous allons réattribuer ces moyens à d’autres projets, dit Martin Dahinden, Les 2,1 millions consacrés à la Conférence de Macolin représenteraient tout de même le revenu annuel de 10000 paysans indiens.»
Réinvestir le terrain. Parallèlement, l’aide au développement suisse subira une décentralisation. «J’attends que la DDC augmente sa présence sur le terrain et confie davantage de responsabilités aux bureaux de coordination», indiquait en juin la cheffe du DFAE, Micheline Calmy-Rey, lors d’une rencontre avec les employés de la DDC. La Suisse se rapprochera ainsi des modèle d’aide au développement britannique, scandinave ou néerlandais.
Certaines voix au sein de la DDC craignent que ce changement ne se fasse au détriment des agents locaux, très nombreux actuellement. L’écologiste Luc Recordon, membre de la Commission des affaires extérieures du CE, relaie ces inquiétudes: «D’accord pour se concentrer sur le terrain, mais à condition de développer les compétences locales plutôt que d’y envoyer davantage d’expatriés, très chers, et qui vont ramener le savoir chez eux.» Pour Markus Waldvogel, responsable du bureau de la DDC pour la région du Mékong, le personnel local et suisse ne doit pas être mis en compétition: «Il nous faut des expatriés, car les gouvernements étrangers n’acceptent souvent de négocier qu’avec eux, surtout à un haut niveau. Mais nous avons aussi besoin de locaux, qui parlent la langue et comprennent la mentalité du lieu.»
La décentralisation passera par une meilleure gestion des savoirs, en affectant davantage de personnel aux instances multilatérales (ONU, Banque mondiale, banques régionales de développement). «Nous devons mieux utiliser notre expérience de terrain dans les arènes internationales, afin de contribuer à la résolution de défis globaux et à la formulation de standards dans des domaines comme la sécurité alimentaire, les migrations ou le climat», explique Micheline Calmy-Rey à L’Hebdo.
Cette réorganisation des forces ne se fera pas sans douleur. Plus de gens sur le terrain et dans les organisations internationales signifie moins de personnel à Berne. Tous les engagements ont été bloqués, et les 400 postes actuels ont été mis au concours pendant l’été. Leurs titulaires doivent repostuler pour les récupérer. «Il se peut que certaines personnes ne retrouvent pas leur poste», admet Martin Dahinden. A l’interne, on estime qu’environ 10% des salariés sont concernés, surtout des cadres moyens. Il ne devrait pas y avoir de licenciements.
Ouvrir la DDC. «Par le passé, la DDC s’est isolée. Aujourd’hui, il s’agit de l’ouvrir à la coopération avec le DFAE et les autres départements, dit Micheline Calmy-Rey. Dans certains pays, l’aide au développement représente la plus grande partie de nos relations bilatérales. On ne peut donc pas traiter la DDC comme un château fort coupé du reste de l’administration.» La réorganisation en cours prévoit d’unifier certains services au niveau du DFAE (information aux médias, égalité des chances, traduction, audit). «D’autres synergies seront examinées, ajoute Martin Dahinden. Nous allons vers une plus grande intégration de la DDC au sein du DFAE.» Il y voit une manière d’accroître l’influence de son office: «Une meilleure coordination nous permettra de faire valoir nos arguments au-delà du seuil de notre maison.» Une analyse que Peter Niggli ne partage pas.
Il craint une instrumentalisation de l’aide pour des motifs politiques: «La DDC doit garder son indépendance, elle ne doit pas avoir constamment en tête les intérêts de la politique extérieure suisse.»
Il cite le cas de la Corée du Nord: «Dans les années 90, la Suisse y a instauré un programme d’urgence contre la famine, qui a fini par servir les intérêts de pays comme la Chine ou les Etats-Unis en négociation avec Pyongyang sur le nucléaire.»
Adrian Schläpfer reconnaît à demi-mot ce mélange des genres. «En tant que porteur de la double casquette d’ambassadeur et de coordinateur de la DDC, mon principal souci est de donner une image cohérente à l’ensemble de l’action de la Suisse dans ce pays. Or, des contradictions peuvent apparaître, par exemple lorsqu’on défend les intérêts commerciaux de la Suisse, tout en participant au développement d’une agriculture locale destinée à l’exportation.»
Le désenclavement de la DDC se fera aussi face au seco, deux instances dont les logiques sont traditionnellement opposées: réduction de la pauvreté pour l’une et croissance économique pour l’autre. Certains craignent que ce rapprochement ait pour but de subordonner l’aide au développement aux intérêts commerciaux de la Suisse, notamment à la conclusion d’accords de libre-échange.
«Ces deux instances travaillent de façon complémentaire, note Martin Dahinden.
La première intervient principalement dans les pays en phase d’industrialisation, alors que la seconde agit plutôt dans les Etats démunis.» Peter Niggli relativise lui aussi: «La DDC vient de sortir l’Inde de sa liste des pays prioritaires, alors qu’un accord de libre-échange est en conclusion. A l’inverse, le seco a dû inclure l’Egypte dans ses pays prioritaires après la conclusion d’un tel accord, sur pression du Caire.»
La rapidité des changements en cours à la DDC s’explique par l’enjeu financier. Le crédit-cadre de 5,3 milliards de francs pour 2009-2012 doit encore être approuvé par le Conseil des Etats en septembre. Le débat porte également sur un financement additionnel qui amènerait l’aide au développement à 0,5% du revenu national brut d’ici à 2015. Les partis bourgeois ont exigé que la DDC revoie son organisation avant de lui consacrer de nouveaux moyens. Elle s’est exécutée.
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Tags: Aide au développement, DDC, administration, seco,
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