Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche, les élections se suivent et se ressemblent: partout la gauche mord la poussière. Cela fait déjà quelques années que les gauches européennes patinent ou font du surplace et que leurs réponses à la crise sont évanescentes, voire carrément nulles. Politiquement ces déficiences ont un prix.
On a pu en prendre récemment la mesure à l’occasion du psychodrame suscité par la nouvelle répartition des dicastères fédéraux: en proclamant sa fâcherie dans tous les médias, Christian Levrat, le président socialiste, n’a fait que souligner sa faiblesse et son désarroi, signes avant-coureurs d’un échec prévisible aux prochaines élections fédérales. Audelà des Alpes, l’interminable dolce vita de la droite berlusconienne a fini par susciter des interrogations dont celles de Raffaele Simone.
Linguiste de réputation internationale, professeur à l’Université de Rome, il ne dédaigne pas à l’occasion intervenir sur les questions politiques. Dans un essai percutant intitulé Le monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite? (Gallimard), il se pose une question à laquelle nombre d’Italiens et amis de l’Italie n’échappent pas depuis des années.
Pourquoi, se demande-t-il, la gauche italienne, celle issue de la Résistance au fascisme, celle des communistes de Togliatti, celle des socialistes de Nenni, celle du oui triomphal au divorce et du non au Vatican, s’est-elle ratatinée comme une vieille pomme? Comment se fait-il qu’elle n’ait plus d’idées? Pis: comment se fait-il qu’elle n’ait plus de voix? Il va même plus loin: «Regardez, dit-il, partout les gauches européennes perdent pied.» Même l’idée européenne est en pleine déliquescence.
Ni idée ni originalité. Le diagnostic de Raffaele Simone est sans concession. A son avis, après un siècle et demi de bons et loyaux services, la gauche est condamnée à disparaître. Sa tâche historique est terminée. Les gauches n’ont plus d’idées, leur manque d’originalité est confondant. L’idée communiste a sombré.
L’idée socialiste social-démocrate a été coulée en Europe septentrionale par l’irruption d’un redoutable tiers exclu, l’immigration de populations venues de loin. D’où l’apparition d’une droite nouvelle à tendance populiste.
Fondée sur l’appel au peuple, un principe d’une terrifiante efficacité, cette droite écrase tout sur son passage, sans état d’âme: «La droite nouvelle sait ce que veut le peuple et sait surtout exploiter l’écart entre ce que le peuple veut et ce que les lois imposent: si le peuple veut une chose contraire à ce que prescrit la loi, c’est le premier qui doit prévaloir.»
La première de ces choses est la satisfaction de besoins personnels flattée par le développement extraordinaire du consumérisme et son corollaire, l’enrichissement personnel. Un égoïsme démesuré.
Ensuite les gens ne pensent qu’à une chose: s’amuser. Au diable les valeurs éternelles, priorité au plaisir immédiat! Alors que les plus âgés pensent vacances lointaines et farniente sous les cocotiers, les générations montantes font la fête dans des villes qui se font concurrence dans la permissivité.
Si Lausanne et sa vallée du Flon lassent, on peut mettre le cap sur Prague, Berlin ou Barcelone pour presque rien. Les festivals ont beau coûter, bon an mal an ils font le plein. Qui dit consommation et amusement ne peut penser que «jeune».
Insouciance. Le jeunisme et ses industries annexes - fitness, wellness - sont les mamelles qui abreuvent nos sociétés où tout devrait être fun, où il ne fait pas bon être vieux, gros ou moche. Typiquement «de droite», misant sur l’insouciance et l’irresponsabilité générale, cette aspiration à la fête permanente est en totale adéquation avec les tendances lourdes d’un ultracapitalisme mondialisé dopé par des jongleries financières échappant à tout contrôle.
Jérôme Kerviel, qui en quelques clics claqua 5 milliards d’euros, est emblématique de la société décrite par Raffaele Simone. A une échelle beaucoup plus modeste, la Municipalité lausannoise de gauche mériterait elle aussi une mention, elle qui ne sait comment choyer au mieux ses fêtards.
En soi, le diagnostic de Raffaele Simone n’est pas vraiment nouveau. On en trouve les germes dans les concepts marxistes d’aliénation ou de réification déjà à la mode à la fin des années 50. Les Mythologies de Roland Barthes (Seuil, 1957) sont en ce domaine exemplaires. Où Simone est d’une actualité aiguë, c’est dans l’analyse politique.
Ayant passé sa vie (il a 66 ans) au sein d’une gauche aujourd’hui en déshérence, il est bien placé pour montrer du doigt, au-delà de la faillite d’une pensée économique dirigiste, l’accumulation des échecs de la gauche dans des domaines aussi différents que l’augmentation du niveau d’instruction du peuple, la création d’une conscience civique et d’un esprit solidaire, la mise à l’écart de toute pensée irrationnelle ou religieuse, ou encore le renforcement et le développement d’un esprit laïc.
Championne du progrès, elle n’avance plus mais fait du surplace. Le principal coupable de cette vertigineuse crise de confiance serait à rechercher dans l’esprit du temps, cette propension à accepter une gouvernance totalitaire des sociétés globalisées, mais dans le cadre d’une dictature apaisante fondée sur le bien-être relatif (ce qu’on disait naguère «aliénant») des masses, la valorisation des loisirs et de l’esprit festif.
Soft goulag. C’est ce qu’autrefois Tocqueville appelait le «Monstre doux» capitaliste, lui qui écrivait dans De la démocratie en Amérique: «Si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il serait étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter (...). Ce pouvoir aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir (...). Il pourvoit à leur sécurité (...) facilite leurs plaisirs. Il ne brise pas les volontés mais il les amollit.» Clairvoyance admirable! Dégrader sans tourmenter. C’est un soft power qui, trente ans plus tard fait écho à ce que, dans un roman visionnaire paru en 1977 aux Editions Bertil Galland, Yves Velan, le grand écrivain de La Chauxde-Fonds, appelait «soft goulag». A l’époque, il avait choqué.
«Le monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite?» De Raffaele Simone. Le Débat/Gallimard, 178 pages.
Profil
RAFFAELE SIMONE

Né en 1944 à Lecce en Italie, linguiste de renommée internationale, philosophe et professeur à Rome, Raffaele Simone a publié de nombreux essais et articles critiques, dont Il Paese del Pressappoco – «Le pays de l’à-peuprès» en 2005. Paru au début 2009 en Italie, Le monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite?a suscité une onde de choc dans les milieux de gauche en Europe.
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