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La destruction économique du Liban

Mis en ligne le 27.07.2006 à 00:00

Pour éradiquer le Hezbollah, Israël détruit un pays. La disproportion apparente entre l'objectif et les moyens cache-t-elle l'intention de briser du même coup un rival économique? La vérité est peut-être pire, analyse Michel Beuret.

L'Hebdo; 2006-07-27

La destruction économique du Liban

Pour éradiquer le Hezbollah, Israël détruit un pays. La disproportion apparente entre l'objectif et les moyens cache-t-elle l'intention de briser du même coup un rival économique? La vérité est peut-être pire, analyse Michel Beuret.

Combien de milliards de dégâts au Liban? Deux milliards de dollars, selon le ministre libanais des Finances. Deux virgule quatre, selon l'économiste Marwan Iskandar: «Un en pertes directes et 1,4 milliard en manque à gagner.» L'arrêt de la saison estivale et le départ de milliers de visiteurs représentent à eux seuls 1 milliard, parti en fumée dans un pays où le tourisme fait vivre 500 000 personne et représente 12% du PIB.

Le Liban se remettait tout juste d'une année troublée par l'assassinat de son premier ministre, Rafik Hariri, en février 2005, et tablait pour 2006 sur une affluence record de 1,6 million de visiteurs et une croissance de 5 à 6%. Mer ou montagne, les hôtels affichaient complet : ils se sont vidés d'un coup. Au profit de la Syrie, de Chypre et de l'Egypte. Tous les festivals, dont celui de Baalbek, ont eux aussi été annulés. Comme les concerts de Liza Minelli et de Deep Purple.

Destructions troublantes Mais bien sûr, ce n'est pas le plus grave. Un demi-million d'habitants sont désormais sans abri, des dizaines de ponts ont été détruits, les principaux axes routiers aussi, ainsi que des centrales électriques, des centres de télécommunications et des milliers de bâtiments. Pourquoi un tel acharnement?

«Israël détruit consciemment l'économie du Liban qui est son concurrent dans le domaine du tourisme et sur le marché des services bancaires et du transport, assène Ali Kaafarani, un chef du mouvement Amal (chiite). On ne peut expliquer autrement la destruction de l'aéroport international de Beyrouth et les bombardements d'un port maritime, de centrales électriques, de ponts, une infrastructure civile qui n'a rien à voir avec le Hezbollah.» Rien à voir? Certaines sont pourtant bien des cibles «stratégiques».

La Bourse est fermée, la livre vacille D'autres destructions, en revanche, sont plus troublantes. Des entreprises, des habitations, des cibles civiles. Ces destructions-là ont fait de 20% des habitants des réfugiés intérieurs. Des déplacés qu'on ne sait où loger. Et puis pourquoi ces centaines de morts civils? Tous des membres du Hezbollah? On sait bien que non, même s'il est avéré que les combattants se noient parmi la population. Et pourquoi les tirs israéliens ont-ils pris pour cible des ponts non stratégiques par lesquels des femmes, des enfants et des vieillards, déjà traumatisés, tentaient de fuir? Pourquoi avoir pulvérisé une entreprise telle que Procter & Gamble ou la fabrique de verre Maliban? Pourquoi avoir pilonné l'usine Liban Lait non loin de Baalbek, une fabrique ultramoderne du groupe Candia? Parce qu'elle était située dans des zones contrôlées par le Hezbollah? Là encore, le doute est permis.

Aujourd'hui, le Liban souffre et même si la guerre prenait fin maintenant, il lui faudra des années pour s'en relever. Comme l'analyse l'économiste Charles Abdallah, cité par le journal de la Chambre de commerce France-Israël: «Le Liban est en panne sèche économique depuis le 12 juillet. Les plus touchées sont les classes moyennes et populaires qui tirent leurs revenus du commerce, des services et petits boulots. Car les clients se terrent chez eux.» Quant aux plus fortunés, ils ont déguerpi. Le marché immobilier va s'effondrer, les investisseurs ont perdu toute confiance et le remboursement de la dette qui pesait tant sur l'économie du pays (40 milliards de dollars) n'est même plus une priorité. La Bourse de Beyrouth est fermée, la livre vacille, le volume de marchandises à l'exportation a reculé de 70% et, selon L'Orient Le Jour, seuls 5% des 164 000 camions de la flotte libanaise circulent encore.

L'économie israélienne optimiste L'économie israélienne, en revanche, semble peu affectée. Les investisseurs étrangers n'ont pas été dissuadés, les marchés financiers sont restés stables et le cours du shekel tient bon. Certes, les dégâts dus aux tirs du Hezbollah sur la frontière auront un coût et deux tiers des entreprises au nord tournent encore au ralenti. Mais l'Etat prévoit des compensations. Et les compagnies vont rattraper ce retard avec des heures supplémentaires, estiment certains analystes. Enfin, Israël peut compter sur la solidarité des fournisseurs d'informations commerciales à New York, tels que D&B Corp. La société d'Allan Z. Loren écrit dans son rapport qu'il y a un très petit risque à investir en Israël ces jours.

Par osmose, Israël attire aussi une partie des compagnies jusque-là établies au Liban qui reportent leurs activités vers l'Etat hébreu, comme Microsoft le 19 juillet. De nombreux analystes restent optimistes pour Israël. «Plus vite cette miniguerre sera finie, moins cela coûtera cher», commente avec un sang-froid glaçant Leo Leiderman, chef économiste à la banque Hapoalim. «Si c'est un conflit court - quatre semaines - avec une issue politique et un retour à la vie normale au nord (d'Israël, ndlr), il y aura bien quelques impacts sur l'année, mais pas sur la suivante.» Selon l'analyste, la croissance estimée pour 2006 était de 5,2%, elle ne devrait pas dépasser 4,7, voire 4,8%.

Israël, qui a totalement libéralisé son économie en cinq ans, a surmonté trois ans de crise après la bulle internet et la seconde Intifada (septembre 2000). Le gouvernement ne compte pas renoncer à une croissance qui, depuis deux ans, grâce à une conversion de l'économie dans les hautes technologies, flirte avec le 5%. Leo Leiderman conclut: «Le coussin est assez épais pour amortir ce type de choc. On peut faire avec (la guerre, ndlr).»

Si, à l'évidence, cette guerre n'est pas économiquement profitable à Israël, elle ne semble pas lui faire grand tort non plus. En revanche, voilà le fragile Liban détruit à nouveau. Faut-il en conclure qu'Israël aurait profité de la lutte contre le Hezbollah pour écarter une économie rivale? Après tout, les deux pays se ressemblent. Ce sont les deux seules démocraties de la région, géographiquement voisines, ouvertes sur la Méditerranée, prospères et orientées aux deux tiers dans les services. Deux pays qui comptent une forte diaspora dans le monde.

L'apparence est trompeuse. «Cette idée qu'Israël détruit le Liban par rivalité économique fait partie de la mégalomanie libanaise, analyse Fabrice Balanche, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth. Les touristes du Liban, originaires du Golfe, n'iraient de toute façon pas en Israël. Et puis, les exportations israéliennes sont sans commune mesure avec celles du Liban infiniment moindres.»

La cible? Le Liban multicommunautaire Ce point de vue rejoint celui du grand spécialiste de la région, Georges Corm, qui, dans un récent Aperçu de l'histoire économique du Liban (2005), fait tomber le masque: le Liban n'était depuis longtemps plus la Suisse du Moyen-Orient, un monde de service bancaire de qualité, héritier des Phéniciens. Comme porte du Proche-Orient, le Liban a aussi été supplanté par Dubaï et le Qatar. Il n'avait plus de véritable industrie et le ressort de son redressement après-guerre (1975-1990) s'explique beaucoup par une spéculation qui a fragilisé l'économie du pays.

Si Israël veut détruire le Liban, ce serait donc pour une autre raison. «Au-delà de la lutte contre le Hezbollah, l'Etat hébreu vise la destruction du Liban multicommunautaire, car ce modèle va à l'encontre de la logique communautariste sur lequel repose la création et l'existence même de l'Etat juif», analyse Fabrice Balanche. Point de vue corroboré par d'autres analystes sur place.

Une vision qu'il faut replacer dans le contexte du projet de «Grand Moyen-Orient» de Washington. «Les Etats-Unis estiment que les Etats sont instables parce qu'ils sont multicommunautaires. Que pour y remédier, il faut soit une ethnie dominante, soit une fédération, soit un nettoyage ethnique.» Vision partagée par Israël. Voilà qui expliquerait mieux l'acharnement israélien contre des écoles, des centres de soins et des entreprises. Détruire, imposer le fait accompli, le point de non-retour, l'obligation pour le Liban d'un vaste remaniement de sa population, tout en se ménageant une zone de sécurité. Voilà peut-être une clé.

Au Pays du Cèdre, les investisseurs étrangers sont partis pour longtemps, «et le Liban ne se relèvera pas avant au moins dix ans», estime Fabrice Balanche. Mais il peut compter sur un système bancaire tenace (il avait tenu lors de la précédente guerre) et un peuple habitué à surmonter les coups durs. «Aujourd'hui, Beyrouth est un monceau de ruines», écrivait Mesnil du Buisson en 1921. Il semble que depuis l'âge des Phéniciens, le petit Liban commerçant subisse ce mouvement implacable de l'histoire: être à terre et se relever. |

BEYROUTH

A l'image de son aéroport international, réduit à néant ou presque, la capitale libanaise est au bord du gouffre économique.

VALLÉE DE LA BEQAA La fabrique Liban Lait, rasée par l'aviation israélienne.

Liban 28% des libanais sous le seuil de pauvretÉ

Surface du pays 10 400 km2

Population en 2006 3,8 millions

Croissance démographique 1,23%

Espérance de vie à la naissance 72 ans

Population au-dessous

du seuil de pauvreté en 1999 28%

Produit intérieur brut 20,5 milliards

en 2005 de dollars

PIB par habitant 5300 dollars

Dette publique en % du PIB en 2005 170%

Marine marchande 42 bâtiments

Forces armées (en hommes) 70 000

Dépenses militaires en dollars 540 millions

ATOUTS D'AVANT-GUERRE: La banque et le tourisme

« Banque

« Tourisme

« Alimentation

« Joaillerie

« Ciment

« Textile

« Produits chimiques et minéraux

« Raffinage du pétrole

« Métallurgie

exportations: Le poids de la syrie

« Syrie (24,9%)

« Emirats (10%)

« Turquie (6,9%)

« Suisse (6,7%)

« Arabie saoudite (5,3%)

Israël dÉpenses militaires: 9,4 milliards de dollars

Surface du pays 20 770 km2

Population en 2006 6,3 millions

Croissance démographique 1,18%

Espérance de vie à la naissance 79 ans

Population au-dessous

du seuil de pauvreté en 2005 21%

Produit intérieur brut 140,1 milliards

en 2005 de dollars

PIB par habitant 22 300 dollars

Dette publique en % du PIB en 2005 101%

Marine marchande 18 bâtiments

Forces armées (hommes) 165 000

Dépenses militaires en dollars 9,4 milliards

une Économie qui mise sur les nouvelles technologies

« Haute technologie (aéronautique,

communication, medtech, fibres optiques)

« Tourisme

« Bois et papier

« Diamants taillés

« Alimentation

« Textile et chaussures

« Produits chimiques et minéraux

« Raffinage du pétrole

« Métallurgie

exportations: Les États-unis d'abord

« Etats-Unis (36,8%)

« Belgique (7,5%)

« Hong Kong (4,9%)

«Au Liban, l'ONU peut désarmer»

Mohammed el-Baradei A 64 ans, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) s'exprime au sujet d'une zone de sécurité de l'ONU au Sud-Liban, de sanctions possibles contre l'Iran et la Corée du Nord. Entretien réalisé à Vienne par Marion Kraske et Erich Follath.

Vous avez obtenu le prix Nobel de la Paix. A ce titre, quelle peut être votre contribution à la résolution des affrontements au Proche-Orient?

Je n'ai pas le souvenir d'un moment où la situation dans la région m'a paru aussi menaçante. Au Proche-Orient, les gens ont l'impression que le reste du monde n'accorde pas une grande valeur à leur vie et considère les victimes civiles comme un dommage collatéral. Le système de sécurité, dans la région, s'est effondré. Les gouvernements ne contrôlent pas leurs milices, qui font régner la violence sur leurs territoires. Partout, je perçois de la colère, de la frustration et de l'humiliation.

Etes-vous en faveur d'un envoi immédiat par l'ONU de troupes de la paix au Sud-Liban avec un mandat «robuste»?

C'est la seule solution. Il faut arrêter rapidement le bain de sang et décréter sans plus attendre un cessez-le-feu. Mais il est encore plus important de résoudre globalement le problème de fond: la question palestinienne est récurrente. Ce n'est pas toujours suffisant de s'essayer à soigner les symptômes. Les Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie vivent depuis trente-neuf ans sous un régime d'occupation. Nous ne devrions pas nous contenter d'esquisser une feuille de route après l'autre et d'observer les échecs successifs.

Une troupe de stabilisation devrait aménager une zone tampon et désarmer le Hezbollah. L'ONU en est-elle capable?

Tant qu'un cessez-le-feu n'est pas prononcé, on ne peut pas éviter que le Liban soit plongé dans une situation de guerre civile. Pour cette raison, il est primordial que les affrontements cessent. Ensuite, la troupe doit recevoir un mandat solide. L'ONU peut désarmer des milices et détendre la situation. Cependant, à long terme, la solution n'est pas militaire mais politique. Cela vaut aussi pour la situation embourbée en Irak. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que toutes les règles de protection de la vie humaine fixées dans la charte de l'ONU, soient méprisées au Proche-Orient lors d'attaques de civils.

Les Israéliens aspirent légitimement à la sécurité. Par leurs attaques massives, ils veulent anéantir une bonne fois pour toutes le Hezbollah...

Plus ils exercent la violence, plus ils radicalisent leurs adversaires. On risque une explosion gigantesque qui pourrait déborder la région. Le Proche-Orient ne connaît pas de véritables frontières - tout ce qui s'y passe a des effets directs sur le reste du monde.

L'Iran est le principal pourvoyeur de fonds du Hezbollah. De nombreux experts du Proche-Orient pensent que le régime des mollahs à Téhéran se cache derrière l'escalade actuelle, avec l'intention de détourner l'attention de ses plans en matière d'arme atomique.

Je ne sais pas, mais une chose est sûre: l'Iran est une puissance régionale importante. On peut le regretter, mais sans un dialogue avec Téhéran, il sera difficile de résoudre le problème.

Le président Bush veut justement éviter ce dialogue!

C'est un problème. On ne peut pas toujours négocier uniquement au travers d'intermédiaires. Il est d'autant plus important que les Etats-Unis aient décidé de se laisser impliquer dans les pourparlers avec Téhéran sur la force atomique - c'est une percée importante.

L'Iran a monté presque le monde entier contre lui avec sa manoeuvre dilatoire dans le différend au sujet de son programme nucléaire. Vous avez vous-même déclaré en janvier que vous perdiez patience avec Téhéran.

C'est vrai.

Nous sommes maintenant en juillet et Téhéran ne se montre toujours pas enclin au compromis. La communauté internationale attend une réponse à la proposition ficelée par les cinq puissances atomiques et l'Allemagne, qui contient des invites politiques, mais aussi économiques, comme la livraison d'un réacteur à eau légère en échange duquel Téhéran doit arrêter d'enrichir de l'uranium, l'un des préalables à la bombe atomique.

C'est une bonne offre et j'attends une réponse rapide. Les Iraniens me disent qu'ils ont encore besoin de quelques semaines pour examiner la question. Le fait que Téhéran ait indiqué la semaine dernière qu'ils abordent l'examen du paquet avec une attitude positive, et qu'ils soient obligés à une solution diplomatique, est encourageant...

... ou alors c'est le jeu habituel du chat et de la souris!

... Mais il existe entre l'Iran et l'Occident une méfiance mutuelle. Il faut du temps pour la surpasser.

C'était pourtant le régime iranien qui, ces dernières années, en lien avec son programme atomique, a rusé, trompé et menti. Téhéran n'est-il pas obligé d'accepter l'offre sans conditions et d'arrêter l'enrichissement d'uranium?

Il n'y a pas d'échappatoire. Toutefois, à notre connaissance, les Iraniens n'ont pas accéléré leur programme de recherche nucléaire, ce qui indiquerait un programme nucléaire militaire. Apparemment, il existe à Téhéran différents courants politiques opposés. On a là bon nombre de nuances de gris.

La menace de sanctions de l'ONU est-elle d'une quelconque utilité?

Nous devons avoir de la patience, nous n'en sommes plus à quelques semaines près. Il n'en va pas seulement du programme nucléaire de l'Iran, mais aussi de la sécurité régionale.

Vous avez l'air optimiste. Mais n'est-il pourtant pas probable que Téhéran persiste à enrichir de l'uranium et réponde à l'offre par une contre-proposition inacceptable?

Ce serait une catastrophe que les Iraniens laissent passer cette grande chance. Nous tomberions dans une spirale ascendante. Car des sanctions inévitables ne régleraient pas le problème et une aggravation risque de nous priver des dernières possibilités de surveillance.

Téhéran s'est plaint dernièrement de votre inspecteur en chef pour l'Iran, le Belge Chris Charlier. Est-il juste, comme on l'a lu dans la presse, que vous l'avez démis de ses fonctions, sur pression de l'Iran?

Ce n'est pas tout à fait ça. Nos statuts donnent à chacun des Etats surveillés par l'Agence de l'énergie atomique (AIEA) le droit de refuser un inspecteur mal vu d'eux. C'est comme dans le domaine de la diplomatie: on a le droit de refuser comme persona non grata un ambassadeur proposé.

Il a donc été suspendu à la demande du régime des Mollahs?

Non, il continue de travailler dans une fonction dirigeante à la question iranienne. Mais jusqu'à nouvel avis, il n'ira plus à Téhéran. Nous avons 200 inspecteurs qui peuvent effectuer des contrôles en Iran. Il ne s'agit pas de collaborateurs individuels, il s'agit de faire le travail. Si nous ne pouvons plus faire cela en Iran, je le dénoncerai.

Craignez-vous donc que Téhéran ne résilie les contrats et ne demande à l'AIEA de quitter le pays?

Cette menace existe.

En Corée du Nord, il n'y a plus d'inspecteurs de l'ONU depuis fin 2002. Est-ce que Pyong Yang serait une menace plus dramatique pour l'humanité?

La plupart des spécialistes et des experts des services secrets, même aux Etats-Unis, estiment qu'il faudrait à l'Iran encore cinq à dix ans pour construire l'arme atomi-que. La Corée du Nord, en matière d'armes nucléaires, est allée beaucoup plus loin que l'Iran. Là-bas, le scénario cauchemardesque s'est réalisé.

Vous croyez donc Pyong Yang lorsqu'il annonce que la Corée du Nord est déjà une puissance nucléaire.

Beaucoup de choses l'indiquent. Ils ont en tout cas le plutonium et le savoir-faire.

Et ils ont des fusées qui peuvent porter des têtes nucléaires. Début juillet, Kim Jong-il a procédé à des tests, en dépit de tous les avertissements internationaux. Le Conseil de sécurité a réagi en imposant des sanctions au régime.

La Corée du Nord est l'exemple parfait de ce que l'on ne doit pas faire dans la gestion d'une situation de crise. La communauté internationale a échoué. Il ne s'agit pas de savoir si l'on aime un régime, même pas de savoir si l'on trouve affreuse sa manière de respecter les droits de l'homme. On doit accepter des compromis, non pas sur le fond, mais sur la stratégie - il ne faut jamais perdre de vue l'ensemble.

Cela veut-il dire que vous vous rendriez en Corée du Nord si les négociations avaient de nouveau une chance?

Bien sûr. Je peux m'imaginer qu'il serait possible d'élaborer une offre d'aide pour la Corée du Nord, semblable à celle qui a été faite à Téhéran. Il faut faire preuve de diplomatie créative.

Le régime de Kim Jong-il vient pourtant juste de refuser de reprendre sa place à la table des négociations. A la suite du jugement du Conseil de sécurité, le dictateur menace même d'agrandir son arsenal d'armes et veut continuer ses tests «par tous les moyens et toutes les méthodes».

Je suis très inquiet des conséquences que le cas de la Corée du Nord aura sur tout l'Est asiatique. Et je ne vois pas d'alternative aux pourparlers.

Mais en fin de compte, cela veut simplement dire que les Etats qui jouent la carte nucléaire finissent par être récompensés par la communauté internationale.

Je ne vois pas les choses ainsi. Il ne s'agit pas d'une récompense, puisque nous exigeons en contrepartie que ces pays s'ouvrent et se soumettent à nos règles du jeu. Rien n'est gratuit. |

© Der Spiegel

«En matière d'armes nucléaires, la Corée du Nord est allée beaucoup plus loin que l'Iran. Là-bas, le scénario cauchemardesque s'est réalisé.»

PRIX NOBEL DE LA PAIX Le directeur de l'AIEA entend jouer de son prestige international pour désamorcer les tensions au Proche-Orient.




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