L'Hebdo;
2006-04-06 Casting 2007 (2) La discrète ascension
Avec cette série de portraits entamée le 2 février dernier, «L'Hebdo» présente les personnalités politiques qui pourraient jouer les premiers rôles dans un renouvellement du Conseil fédéral, en décembre 2007.
Elle cultive l'efficacité du travail de l'ombre effectué dans les commissions. Lorsque Moritz Leuenberger démissionnera, la socialiste zurichoise sera une sérieuse candidate pour lui succéder. Par Michel Guillaume.
La scène date de 1987. Barbara Haering travaille à temps partiel au bureau Infras, à Zurich. Sa fille Anja Martina a 6 semaines. A midi, elle apprend qu'elle doit assister à une séance, convoquée à 14 heures par l'administration cantonale. Impossible de trouver une solution pour garder sa fille en si peu de temps. La jeune maman participe à la séance, son bébé dans les bras. Et lorsque la petite se met à hurler, elle l'allaite.
L'anecdote témoigne d'un certain caractère. Brillante, Barbara Haering, 52 ans, n'a jamais rien fait comme les autres. Elle a toujours mené tambour battant ses trois activités de dirigeante socialiste, cheffe d'un bureau de conseils et mère de famille, (aujourd'hui divorcée et compagne de l'historien Jacques Picard). Cette scientifique de haut niveau - titulaire d'un doctorat de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) - et féministe engagée a passé sa vie a investir des bastions masculins: la recherche et la politique de sécurité. Notamment.
Alors que tant d'autres politiciens ressassent les mêmes positions, elle a su évoluer. Militante pour une Suisse sans armée en 1989 (l'initiative obtiendra 35% de oui, un séisme politique), elle est devenue dix-sept ans plus tard la très respectée présidente de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national.
Bouleversée par un poster qui témoigne de la souffrance d'une fillette victime des atrocités de la guerre du Vietnam, c'est en pacifiste convaincue qu'elle s'était engagée au Parti socialiste en 1974, à l'âge de 21 ans. Trois décennies plus tard - la Zurichoise a quitté la posture antimilitariste qui fut la sienne - c'est en réformiste de l'armée qu'elle dirige la commission du National. A l'horizon 2010-2015, elle plaide pour une armée réduite à 15 000 hommes (dont une grande partie de professionnels), et une réserve de milice d'au maximum 40 000 hommes. La conscription obligatoire serait abandonnée.
La sécurité par la coopération Mais là n'est pas le plus important. Barbara Haering ne conçoit plus la sécurité que dans une approche multilatérale du maintien de la paix, raison pour laquelle elle soutient les missions de soldats suisses à l'étranger sous l'égide de l'ONU ou de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). «Autrefois, 90% des victimes d'une guerre étaient des soldats. Aujourd'hui, ces 90% sont des civils. Ce sont donc eux qu'il faut protéger», souligne-t-elle.
En accédant au début de l'année à la tête de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, elle a d'emblée impressionné ses collègues en «révolutionnant» la méthode de travail, de manière très participative de surcroît. Après la débâcle historique du programme d'armement 2004 et l'achat controversé d'hélicoptères en 2005, elle a voulu d'abord que les commissaires fixent en commun les priorités stratégiques et ensuite seulement définissent un programme d'acquisitions en conséquence.
Barbara Haering marque tant le débat de son empreinte que l'UDC a accusé le ministre de la Défense, Samuel Schmid, de «mener une politique socialiste»! C'est dire qu'à droite, on craint davantage son intelligence qu'on ne l'apprécie.
Sa vision de l'armée lui vaut l'hostilité de l'UDC, recroquevillée sur la notion de défense suisse du territoire. «Je suis totalement opposé à cette vision internationaliste de la sécurité», tonne Ulrich Schlüer. Les Verts aussi grincent des dents. «Nous demandons un moratoire sur l'envoi de soldats à l'étranger. Le danger d'être instrumentalisé par les Etats-Unis lors de ces missions est trop grand», avertit le Zougois Joseph Lang. Entre Barbara Haering et ses anciens compagnons de route pacifistes, la rupture est consommée.
C'est ainsi que, discrète mais efficace, la socialiste zurichoise a fini par se forger un profil de papable au Conseil fédéral, lorsque la succession de Moritz Leuenberger sera ouverte. Femme, quadrilingue (allemand, français, anglais et italien), elle dispose d'une expérience internationale largement supérieure à la moyenne. En 2004, elle a dirigé une délégation de l'OSCE chargée de surveiller les élections américaines. Que ce soit à Tokyo ou à New York, elle participe et s'exprime lors de conférences mondiales sur l'éducation ou le statut de la femme.
Pour la cheffe du groupe socialiste, Hildegard Fässler, cela ne fait aucun doute: «Oui, c'est une candidate potentielle au Conseil fédéral. Lorsqu'elle s'exprime, tout le monde l'écoute.» Dans les autres partis, ceux qui la côtoient de près le reconnaissent aussi plus ou moins ouvertement. «C'est une femme de dossiers, dont les prises de position très charpentées vont au-delà des slogans», apprécie le radical neuchâtelois Didier Burkhalter. «Une femme très intelligente sachant garder une certaine indépendance, pas une idéologue», approuve le démocrate-chrétien Christophe Darbellay. Même à l'UDC, on sent poindre le respect: «C'est la championne de l'understatement, qui ne perd jamais de vue le but qu'elle veut atteindre», note Ulrich Schlüer, son adversaire politique le plus féroce au sein de la commission de sécurité.
Trop calviniste... La question d'une éventuelle candidature au Conseil fédéral fait toutefois sourire la principale intéressée. «J'ai trop d'expérience politique pour savoir que le jeu des médias et celui de la réalité politique sont deux choses bien distinctes. Je prends cette question comme un compliment, mais ne comptez pas sur moi pour y répondre», esquive-t-elle.
Au Parlement, Barbara Haering compte aussi beaucoup d'adversaires ou du moins des sceptiques. Il est vrai qu'elle ne fait rien pour doper sa cote de popularité parmi ses pairs. Réglé comme une boîte à musique, son emploi du temps ne lui laisse guère l'occasion de s'attarder à la cafétéria du Palais pour soigner la convivialité. Dès lors, ses détracteurs ne manquent pas. Ils la disent technocrate, sévère, froide, distante, altière, austère... En deux mots comme en cent: «horriblement calviniste»!
Des larmes contre Koch... «Elle est compétente, mais manque totalement de charisme, résume Dominique de Buman, vice-président du PDC suisse. Or, il en faut pour faire passer un message politique», ajoute-t-il. Cette image est trompeuse. A l'occasion, Barbara Haering laisse parler ses émotions. Quel camarade ne se souvient pas de l'élection d'Ursula Koch à la tête du Parti socialiste en 1998 pour succéder à Peter Bodenmann? Alors secrétaire générale du parti depuis quelques mois, Barbara Haering, sait qu'elle ne pourra travailler avec elle: elle verse quelques larmes d'amertume alors que toute la salle euphorique fête l'heureuse élue...
Sur le plan professionnel, Barbara Haering gère un bureau de conseils en gestion publique, «econcept AG» à Zurich, qui reçoit de nombreux mandats de l'administration fédérale dans le domaine du développement durable. Elle y a imposé un management moderne dans une société anonyme dont toutes les actions appartiennent aux collaborateurs. «C'est le meilleur moyen de responsabiliser les gens», dit Barbara Haering.
Dix des quinze employés d'econcept, dont la cheffe, travaillent à temps partiel. Ils peuvent gérer leurs heures sur l'ensemble de l'année. Un homme y obtient même un congé paternité de seize semaines si sa femme est active. Cette flexibilité est toutefois à double tranchant: «Elle est à la fois un cadeau et une responsabilité lorsqu'il faut terminer un projet dans les délais.»
L'analyse de ses votes au Parlement montre que Barbara Haering colle souvent aux mots d'ordre de son parti. Parfois, elle n'a pas peur de s'en démarquer, comme sur le débat de l'âge de la retraite. Ici, elle ne partage pas l'attitude rigide des syndicats, qui veulent la fixer à 62 ans. «Arrêter un âge de la retraite précis est dépassé. Il faut le flexibiliser entre 62 et 67 ans en fonction de la situation individuelle des gens.» Barbara Haering ne cache pas qu'elle compte travailler au-delà de 62, voire de 65 ans.
Un soutien critique aux chercheurs Autre point fort de l'engagement de Barbara Haering: la recherche, bien sûr. Elle espère obtenir une hausse de 6% pour le prochain crédit quadriennal 2008-2011. Ce sujet la déchire parfois. Elle a voté pour les chercheurs concernant les cellules souches embryonnaires, mais aussi contre eux en approuvant l'initiative pour une alimentation sans manipulations génétiques. «La limite est difficile à trouver, car la science évolue plus vite que nos réflexions éthiques et morales», constate-t-elle. La scientifique qu'elle est reste donc critique envers les chercheurs, qui ont trop tendance à se cantonner dans leur tour d'ivoire: «Il est frustrant de constater que les chercheurs ne frappent à la porte du politique que lorsqu'ils veulent plus d'argent ou lorsqu'une nouvelle loi risque de restreindre leur liberté de manoeuvre. J'aimerais davantage qu'on discute du contenu de leurs travaux.»
Le réseau de relations qu'elle a tissé dans les milieux de la formation a incité l'Institut de hautes études en administration publiques (IDHEAP) à en faire la présidente de son conseil de fondation. Depuis, Barbara Haering s'investit à fond pour faire de cet institut un pôle d'excellence avec les universités de Berne et du Tessin (L'Hebdo du 30 mars). Un projet plurilingue, multiculturel et ouvert à l'Europe, à l'image de la Suisse dont elle rêve.
Dans la course au Conseil fédéral, Barbara Haering aurait de bonnes chances avec l'appui des centristes et des Romands (qui la connaissent encore mal). Dans l'immédiat, elle n'y pense pas. Prudemment, elle préfère souhaiter que les élections fédérales de 2007 permettent de débloquer une situation politique paralysée depuis l'accession de Christoph Blocher au pouvoir. Par exemple grâce à un nouveau gouvernement de centre-gauche favorisé par l'accession des Verts au Conseil fédéral et si possible d'une femme. «Ce serait certainement Ruth Genner», estime-t-elle. Pour Barbara Haering, qui s'est battue avec succès pour imposer un quota de 30% de femmes dans les conseils d'administration des entreprises dont la Confédération est actionnaire, ce serait déjà une magnifique victoire. |
Barbara Haering
Conseillère nationale depuis février 1990, 52 ans
1979 Doctorat ès sciences naturelles et diplôme d'aménagiste du territoire à l'EPFZ. La même année, elle entre au Grand Conseil zurichois.
1997 Secrétaire générale du Parti socialiste suisse jusqu'en 1998.
1998 Directrice et présidente du conseil d'administration d'econcept.
2005 Présidente de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national. Présidente du Conseil de fondation de l'IDHEAP.
la check-list
« Expérience d'exécutif ou de gestion HHH
« Maîtrise des langues nationales HHHHH
« Courage HHH
« Charisme H
« Capacité à faire le compromis HHH
« Collégialité HHHH
« Crédibilité dans le parti HHHH
« Réseau au Parlement HH
« Réseau société civile HHH
« Force de travail HHHH
« Talent de campagne HHH
« Efficacité HHH
« Sens politique HHHH
« Expérience internationale HHHHH
« Visibilité médiatique HH
Total 49/75
Barbara Haering Née à Montréal, cette socialiste zurichoise passe pour «terriblement calviniste, ou «remarquablement efficace», selon qu'on l'apprécie ou pas.
«Arrêter un âge de la retraite précis est dépassé. Il faut le flexibiliser entre 62 et 67 ans en fonction de la situation individuelle des gens.»
Barbara Haering, conseillère nationale
1998 Ursula Koch accède à la présidence du PS. Alors secrétaire générale du parti, Barbara Haering aurait souhaité le Grison Andrea Haemmerle. Elle en verse quelques larmes d'amertume.
2002 La Suisse dit «oui» à la solution des délais décriminalisant l'avortement. C'est peut-être la plus grande victoire de la Zurichoise, qui a lancé une initiative parlementaire à ce sujet en 1993 déjà.
2005 Au sein de la Commission de la politique de sécurité, l'UDC Ulrich Schlüer et Barbara Haering doivent trouver des compromis malgré des conceptions diamétralement opposées sur le plan de la sécurité.
Barbara Haering marque tant le débat de son empreinte que l'UDC a accusé le ministre de la Défense, Samuel Schmid, de «mener une politique socialiste»!
UNE PASSION
Barbara Haering n'est pas peu fière de sa fille Anja Martina, aujourd'hui âgée de 19 ans. «La naissance de ma fille a constitué l'événement le plus important de ma vie», raconte- t-elle. Elle est plus sereine que moi, moins compliquée aussi. Par exemple, elle m'a appris à dire simplement merci lorsqu'on reçoit un compliment.»
Les deux femmes partagent une belle complicité, au point de se lever ensemble la nuit pour applaudir le récent titre mondial de Stéphane Lambiel en patinage artistique à Calgary! Chaque année, c'est devenu un vrai rituel, elles partent en voyage ensemble dans les capitales européennes: «Ma maman est aussi une amie, je peux tout lui confier», dit Anja. Entre elles, le dialogue est permanent. «Lorsque j'ai un problème, maman préfère m'énumérer toutes les solutions possibles plutôt que de me dire ce que je dois faire.»
Anja suivra-t-elle les traces de sa mère? C'est loin d'être exclu. «Lorsque j'ai participé à une semaine hors cadre du gymnase consacrée à la politique, je me suis aperçue que le sujet me passionnait», déclare-t-elle. Dans l'immédiat, elle va passer sa maturité, puis espère aller travailler comme stagiaire dans une école pour enfants de parents sidéens en Afrique du Sud avant d'entamer des études universitaires. Elle ne sait pas encore si elle se lancera en politique, mais une chose est sûre. «Comme maman, j'ai bien l'intention de concilier profession et vie familiale.» |
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