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Essai
La dissimulation ou l’esprit du capitalisme

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 27.04.2011 à 14:07

Manipuler et dissimuler sont les deux mamelles du monde moderne, constate l’écrivain allemand Adam Soboczynski dans un parfait traité de savoir-survivre.

Envoyer un e-mail incendiaire et le regretter amèrement; rabrouer, du haut de son savoir, un jeune ambitieux; injurier son conjoint devant des invités... En tout, trente-trois saynètes de la vie ordinaire, modèles et contre-feux du plantage intégral, décrits et mis en forme par Adam Soboczynski, écrivain et journaliste de 36 ans.

Ce Herr Doktor en littérature et philosophie, blond comme des blés polonais, chroniqueur au grand hebdomadaire libéral Die Zeit, a fait sa place dans l’intelligentsia allemande, même si rien n’est acquis dans ce «monde sans pitié», globalisé, filant à toute vitesse, où dissimulation et manipulation des affects sont la pierre de touche du lien social.

C’est donc un guide de survie, brillant, jubilatoire, moral et impertinent, s’inspirant des leçons du maître espagnol Baltasar Gracián, jésuite du XVIIe siècle, que propose Soboczynski avec Survivre dans un monde sans pitié. De l’art de la dissimulation.

Nous voici dans l’ère du contrôle de soi et de la dissimulation, de la crainte et de l’intrigue, nous dites-vous dans votre livre. D’où vous vient cette vision un brin flippante du monde contemporain?

J’ai enseigné la littérature allemande à l’Université de Bonn, en particulier Heinrich von Kleist. J’ai donc lu ce qu’il avait lu, et parmi ses lectures figuraient Baltasar Gracián, La Rochefoucauld, La Bruyère, des moralistes du VIIe siècle. Gracián avait écrit L’homme de cour, en quelque sorte un guide de la dissimulation à destination des courtisans. Je me suis dit que ce serait intéressant d’écrire un livre équivalent pour notre époque moderne.

Une deuxième raison est que, un peu plus tard dans ma vie professionnelle, dans les journaux, je me suis retrouvé dans des situations où l’on doit contrôler ses réactions et ses sentiments pour réussir, parce qu’il est évidemment impossible de dire à son patron qu’il n’est pas une personne très agréable. La troisième raison de ce livre a quelque chose à voir avec mon arrivée de Pologne en Allemagne.

J’avais 7 ans et je ne comprenais rien à la langue allemande. Je ne pouvais que regarder autour de moi ce qui se passait, toutes ces petites choses qui constituent un comportement. Le meilleur observateur d’un pays est l’étranger qui y demeure, pour citer le sociologue allemand Georg Simmel.

Quand sommes-nous entrés à nouveau dans l’époque féroce des courtisans?

Je pense que cela a beaucoup à voir avec la mondialisation et le nouveau type de rivalités rencontrées dans le monde du travail, où les exigences en termes de mobilité sont élevées. Déjà au XVIIe siècle, Gracián parlait de la nécessaire mobilité pour arriver à tirer son épingle du jeu à la cour. La Rochefoucauld insistait sur la nécessité d’une adaptation rapide aux situations.

Aujourd’hui, cette lutte est en rapport avec le stress qui existe dans la société. Plus le fonctionnement de celle-ci devient rapide, plus il faut savoir dissimuler les choses pour s’ouvrir des opportunités. Il y a vingt ou trente ans, le patron pouvait faire un déjeuner un peu arrosé, il rentrait au bureau ensuite et houspillait sa secrétaire, cela ne posait aucun problème.

De nos jours, les gens sont beaucoup plus dans un contrôle d’eux-mêmes, nous sommes dans une espèce de monde globalement intelligent et futé, de correction généralisée, qui tranche avec l’impolitesse des gens, autrefois.

Parce que l’impolitesse d’alors portait moins à conséquence?

La politesse n’est peut-être pas le mot exact. Ce qui est sûr, c’est que les codes étaient différents. A l’époque, on était moins dans une réflexion obligée sur ce que le laisservoir de vos réactions pouvait impliquer comme avantages ou désavantages. Vous vous souvenez sans doute du temps où Rudi Völler entraînait l’équipe allemande de football, il y a une dizaine d’années. Lorsqu’il se présentait à une interview, il était vêtu d’un simple survêtement et s’énervait à propos de tout.

L’arrivée de Jürgen Klinsmann et de celui qui dirige aujourd’hui la Mannschaft, Joachim Löw, des personnages beaucoup plus policés, plus mesurés, habillés de façon citadine, a changé le style du tout au tout. Je veux dire par là que toutes les situations se sont de plus en plus professionnalisées. Un certain nombre de règles de comportement valent partout.

Quelle part de vous approuve ou réprouve cet état de fait?

Il y a deux aspects dans la question de la dissimulation, l’un positif, l’autre négatif. Lorsque vous arrivez le matin au bureau, vous adressez un salut cordial à des collègues que vous n’estimez pas beaucoup par ailleurs. Il n’y aurait pas de civilisation s’il n’y avait pas de dissimulation des humeurs et des sentiments.

Voilà pour l’aspect positif. La dissimulation est en revanche quelque chose de négatif lorsqu’elle devient manipulation, laquelle augmente avec la rapidité de la société et la peur provoquée par la compétition entre les individus. C’est là quelque chose que je n’aime pas.

Avez-vous reçu une éducation catholique? La dissimulation, dans ce qu’elle révèle de goût pour l’intrigue, n’est-elle pas un trait catholique, au sens clérical du terme?

Je suis Polonais et à ce titre, si je puis dire, j’ai reçu une éducation catholique, mais je ne suis plus pratiquant aujourd’hui. En effet, la dissimulation est un trait catholique. Gracián était jésuite. Comme on le sait, les jésuites étaient très importants pour le pape, ils avaient d’une certaine manière défini des stratégies de lutte contre les autres religions.

Gracián est-il un modèle intellectuel pour vous, un maître dans «l’art de la dissimulation»?

Oui, c’est pour cela que j’ai transféré les histoires qui étaient les siennes à notre période moderne. Certes, nous n’avons plus de cours ni de princes aujourd’hui, mais il y avait dans l’écriture de Gracián cette capacité de phrases extrêmement courtes qui possédaient une véritable intelligence et un véritable humour.

On vous sent plus proche de Hans Strass, l’un des personnages de votre livre, jeune agent immobilier ambitieux et maîtrisant à merveille les ressorts de la dissimulation, que de Heinrich Walter, le vieil employé qui va tenter l’impossible pour emporter un marché?

Je ne peux pas dissimuler que c’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre.

C’est-à-dire?

(Rires.) Parce que Strass dissimule très bien. Honnêtement, Walter est un personnage très sympathique, il me touche. Il est un peu vieux jeu, se lamente contre le présent qui va trop vite, dit ne rien comprendre aux nouvelles technologies, est un peu bête sur certains aspects. Strass, lui, est le personnage du présent par excellence, il est celui qui s’en tire. Je ne suis pas sûr d’être aussi mauvais que lui. Ça, c’est quelque chose que les autres devront juger.

Le monde que vous décrivez, avec son autocontrôle permanent des individus, est-il tenable? Ne court-il pas à sa perte?

La chose difficile avec le futur, c’est qu’on ne sait pas vraiment ce qui va se passer (rires). Nous aurons peut-être une révolution communiste, qui sait... Je ne crois pas que nous ayons aujourd’hui des valeurs de base qui aillent au-delà de la stratégie capitaliste.

Cela m’ennuie de dire les choses comme ça, car c’est les dire de façon trop généralisée, trop simple. Toutefois, nous le voyons en politique, certains codes en vigueur depuis des siècles ont été mis à mal ou ont disparu. Songeons à Silvio Berlusconi, un personnage un peu artificiel, qui présente des similitudes avec Nicolas Sarkozy, d’ailleurs. Ce sont des figures de divertissement.

Tout le contraire d’Angela Merkel...

D’une manière générale, Angela Merkel est celle qui dissimule à la perfection. Elle ne montre absolument aucun sentiment, on ne sait jamais ce qu’elle ressent.

La dissimulation, cet art de ne pas dévoiler ses faiblesses pour ne pas donner prise à l’adversaire, semble se conjuguer, chez vous, qui avez fait votre place dans l’élite, avec une forme de méritocratie?

Je viens d’un milieu plutôt rural, ma mère était femme de ménage, mon père ouvrier dans la sidérurgie. J’étais étranger. Effectivement, ces gens qui font carrière – je ne parle pas spécifiquement de moi – sont souvent de vrais dissimulateurs et de vrais manipulateurs, d’une part parce qu’ils manquent d’argent au début de leur ascension, d’autre part parce qu’ils n’ont pas les codes bourgeois.

Qu’entendez-vous par «codes bourgeois»?

Les valeurs bourgeoises existent depuis longtemps et elles ne sont pas forcément liées au capitalisme. On ne travaillait pas le dimanche, on avait des moments pour voir ses enfants. Aujourd’hui, toutes les valeurs bourgeoises qui ne profitent pas au capitalisme disparaissent.

«Survivre dans un monde sans pitié. De l’art de la dissimulation». D’Adam Soboczynski. Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses. Belfond, 216 pages.


Profil

Adam Soboczynski

Né en 1975 à Torun en Pologne, Adam Soboczynski a grandi en Allemagne de l’Ouest où sa famille s’est installée en 1981. Titulaire d’un doctorat en littérature et philosophie, journaliste, écrivain, il tient une chronique dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il a remporté en 2005 le prix du journalisme Axel Springer. Il vit à Berlin depuis 2004.




Tags: Dissimulation, Adam Soboczynski, "Survivre dans un monde sans pitié. De l'art de la dissimulation",

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