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Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 13.06.2012 à 12:44 |
Le monde va mal. Il a perdu ses repères et ses certitudes, il s’interroge, bascule dans la révolte et dans la guerre. Carolyn Christov-Bakargiev, la directrice artistique de la Documenta (13) de Kassel (et ancienne conservatrice en chef du Castello di Rivoli à Turin) se devait d’en rendre compte. Bannis le kitsch, le joli, l’érotisme gentiment trash ou la provocation facile. A leur place, des bombes, des crimes, des blessures et du sang. Et le retour en force de la mémoire et de ses fantômes, d’autant plus terrifiants dans une ville qui fut presque entièrement détruite par les bombardements lors de la Seconde Guerre mondiale et qui se situe à moins de 20 kilomètres du camp de concentration de Breitenau. Elégance sidérante. Une Documenta engagée où l’énumération, le tract et le document font office d’œuvre d’art? Echaudés par de précédentes expériences, vous grimacez. Non, à Kassel, cette année et pendant 100 jours, la magie, la surprise, la beauté, voire l’art pour l’art ont aussi leur place. Certaines pièces sont d’une intelligence visuelle et d’une élégance proprement sidérantes. Dans les salles, les cartels expliquent brièvement la démarche de l’artiste et permettent ainsi de situer l’œuvre dans son contexte. Riche de quelque 150 participants venus de tous les continents, cette 13e édition renoue avec l’esprit défricheur des débuts. Créée en 1955 pour permettre aux Allemands de renouer avec l’art de leur temps, la Documenta se tient, depuis, tous les cinq ans. Elle s’affirme plus que jamais comme un lieu de découvertes et de prises de parole, mais désormais à l’échelle du monde, globalisation oblige. «Je n’ai pas de concept», a répété à l’envi Carolyn Christov-Bakargiev. Cela ne l’empêche pas d’avoir les idées claires et de l’ambition. Répartie physiquement entre quatre sites, Kassel, Kaboul, Alexandrie/Le Caire et Banff (au Canada), sa Documenta (13) s’articule également autour de quatre positions artistiques distinctes: être sur scène, être assiégé, être porteur d’espoir ou d’optimisme, être en retrait. Cette dernière façon d’exister, un peu en marge, est incarnée par de nombreux intervenants et semble magnifiquement symbolisée par la chaise vide et enchaînée de Füsun Onur. L’artiste turque (née en 1938 à Istanbul) a également masqué la fenêtre de la pièce où elle expose avec un rideau brodé d’oiseaux dont le vol, de loin, évoque un fil de fer barbelé. Un arrière-goût de mort. Souvent rebelle et libre, plus ortie qu’orchidée, la nature, au sens large, est l’un des principaux fils rouges de la manifestation. Comme de coutume, la Documenta se répartit entre différents bâtiments, pour certains historiques, la gare et la Karlsaue, un somptueux parc baroque où a pris place cette année une nuée de petites maisons-chalets. Mais c’est à l’Ottoneum (le Musée d’histoire naturelle) qu’il faut d’abord se rendre pour admirer le superbe film d’Amar Kanwar, The Sovereign Forest. Avec une grande économie de moyens, se focalisant sur le paysage et donnant littéralement la parole aux herbes, à la lune, au vent et à l’eau, l’artiste indien nous emmène sur la scène d’un crime resté impuni, lié aux conflits qui, dans l’Etat d’Orissa, opposent les communautés locales, les politiciens et les grands consortiums autour du contrôle des terres et de la culture du riz. Une sorte de fable tragique, poétique, lapidaire et véritablement hypnotique. Après le riz, les fruits. Et cette fois-ci au Fridericianum (qui fut l’un des premiers musées publics en Europe), où l’on découvre la surprenante personnalité de l’Allemand Korbinian Aigner (1885-1966). Pendant cinquante ans, au fil d’une démarche conceptuelle avant la lettre, ce pasteur a réalisé quelque 900 dessins réalistes en format carte postale représentant différentes variétés de pommes et de poires, seules ou par paires. A la Documenta (13), toutefois, même les sujets les plus anodins ont souvent un arrière-goût de mort. En l’occurrence, ces images de fruits font écho à ceux que Korbinian Aigner a cultivés au camp de concentration de Dachau. Arrêté pour avoir critiqué le national-socialisme et contraint à travailler dans l’agriculture, il y avait développé quatre nouvelles sortes de pommes secrètement baptisées KZ-1, KZ-2, KZ-3 et KZ-4 (KZ pour Konzentrationslager). Seule subsiste la KZ-3, appelée aujourd’hui Korbinian-Apfel et dont, symboliquement, un pommier a été planté dans le parc à l’occasion de cette Documenta. Des analogies troublantes. Traumatisme et guerre encore, toujours au Fridericianum, mais un étage au-dessus. Kader Attia (né en 1970) nous propose une inquiétante confrontation avec les terrifiantes «gueules cassées» de la Première Guerre mondiale. Intitulée The Repair from Occident to Extra-Occidental Cultures, son installation associe de grandes têtes de bois réalisées par des sculpteurs traditionnels de Dakar d’après les photographies des soldats blessés, des œuvres d’art et des objets africains eux aussi «rafistolés» tant bien que mal. L’artiste, qui a grandi entre la France et l’Algérie, s’intéresse depuis longtemps au supplément d’esthétique souvent conféré par la réparation aux objets dans les cultures non européennes. Entre les faces tailladées et mutilées des hommes et les déformations des statues traditionnelles, certaines analogies sont évidentes et troublantes. L’occasion de constater une fois encore que l’art et la vie ne sont jamais superposables. Plus soucieuse d’interroger que d’affirmer, cette 13e édition se voulait «inconfortable». Elle y réussit parfaitement. En invitant de nombreux créateurs peu connus même des spécialistes, et intégrant parmi ses hôtes aussi bien des scientifiques que des philosophes et des écrivains, elle s’impose comme la Documenta des liens, des passerelles et des différences. Dans le parc Karlsaue, on peut du reste admirer, et à certaines occasions emprunter, un pont un peu particulier créé par des barges où poussent des côtes de bette. Une sculpture hybride et mobile conçue par Christian Philipp Müller, un Suisse établi en Allemagne. A Kassel, cette année, on n’oublie jamais d’où l’on parle. Documenta (13). Kassel. Divers lieux. Jusqu’au 16 septembre, 10-20 h. www.documenta.de |









