L'Hebdo;
1999-04-15 La drôle de guerre des Grecs contre l'Amérique
Au nom de l'amitié avec les Serbes, la Grèce vocifère contre l'impérialisme américain et la lâcheté des Européens. Le coeur est à Belgrade, le porte-monnaie à Bruxelles.
Reportage en Grèce: Xavier Pellegrini
Il est Albanais de souche grecque. Il est aussi citoyen des Etats-Unis où sa famille a émigré il y a plus de cinquante ans. Là-bas, il a étudié, fondé une famille et fréquenté les églises protestantes. Mais il y a quelques années, Spiros Lazarov décide de parcourir en sens inverse l'histoire de sa famille. Il s'installe à Athènes, où il exerce son métier de chirurgien plastique (il opère aussi à Tirana) et se convertit à l'orthodoxie. Clinton et les Kosovars jetés hors de leur territoire ou les Serbes orthodoxes bombardés? Spiros Lazarov ne vit pas de grands déchirements. Dans le jardin de l'église Sainte-Anne de Kifisia, au nord d'Athènes, où les paroissiens étaient rassemblés dimanche dernier pour partager de l'agneau rôti à la broche après les cérémonies de Pâques, c'est bien le Grec orthodoxe qui parle. Il condamne l'impiété de Clinton, dénonce la barbarie des bombardements, souligne le prix que les Albanais déportés paient à cette politique.
Depuis les premières frappes de l'OTAN, la Grèce est chauffée à blanc. Au nom de l'orthodoxie et des guerres où Grecs et Serbes se sont trouvés alliés, une quasi-unanimité s'est spontanément constituée contre «l'agression» et, pour beaucoup, Milosevic lui-même fait figure de héros de la résistance contre l'impérialisme américain. Manifestations monstres et concerts de solidarité se sont succédé à Athènes et Salonique; un battage médiatique sans nuances s'est mis en place. Les téléjournaux grecs reproduisent presque à l'identique les images et les commentaires venus de Belgrade: chaque soir, on voit des immeubles civils (ou annoncés comme tels) éventrés, tandis que les opérations d'épuration ethnique sont presque passées sous silence. Et pour pimenter le tout, la Grèce est présentée comme menacée si ce n'est par la guerre elle-même, du moins par ses conséquences: nuage «suspect» repéré au-dessus de la presqu'île d'Eubée, risques de malformations d'enfants en raison de l'utilisation de certaines armes.
Peu de tolérance
La solennité des cérémonies de la Pâque orthodoxe, le recueillement impressionnant qu'elle suscite dans une population qui lors des grandes fêtes en tout cas reste très pratiquante ont plutôt calmé la grande colère grecque qu'ils ne l'ont attisée. C'est silencieusement maintenant que l'on prie pour le succès des frères serbes et que l'on répond généreusement aux collectes en leur faveur. Près de l'église Saint-Georges, au centre de la ville, le ton n'est cependant pas toujours très chrétien: tandis que se déroule la procession de la mise au tombeau du Christ, Bramos Apostelo, propriétaire d'un bar, maugrée: «La Grèce était un pays sûr avant l'arrivée des Albanais. Depuis qu'ils sont là, la criminalité a fortement augmenté. Ce sont des desperados sans culture qui ne pensent qu'à voler.»
Quelque 500 000 Albanais d'Albanie ont afflué en Grèce ces dernières années. Beaucoup n'ont pas d'autres ressources que la mendicité pour survivre. Les autres travaillent surtout dans la construction et les champs pour des salaires misérables. Une partie d'entre eux, originaires du sud de l'Albanie (de «l'Epire du Nord» comme disent les Grecs, manifestant ainsi une revendication territoriale), sont de souche grecque. Mais comment les reconnaître quand certains ne parlent plus la langue de leurs ancêtres et ont abandonné toute pratique religieuse sous la dictature communiste? Dans le doute, les popes ont pris le parti de baptiser généreusement des candidats qui espèrent ainsi améliorer leur sort économique... La tolérance religieuse n'est pas le fort des Grecs.
Le niveau d'instruction change la coloration, mais guère le fond de l'argumentation, qui semble sourdre d'une rage irrépressible. Celle-ci n'a probablement pas grand-chose à voir avec l'orthodoxie, même si elle est évoquée à tout propos: les Grecs entretiennent traditionnellement des relations plus que médiocres avec leurs voisins bulgares, qui sont eux aussi orthodoxes. Quant aux liens culturels entre Grecs et Serbes, ils sont quasi inexistants.
Plus que l'ami, c'est l'«ennemi» qu'il faut sans doute chercher pour comprendre le tohu-bohu grec. Non pas la Turquie, cette fois (on voit mal comment elle pourrait profiter de la crise) mais la fourbe Amérique. «J'ai étudié pendant neuf ans aux Etats-Unis et j'étais très pro-américain, précise l'ingénieur Panaiotis Kotzias. Mais quand je vois qu'on tue des enfants, qu'on bombarde des hôpitaux, je ne peux pas accepter ça. J'ai l'intention de renvoyer mes diplômes aux Etats-Unis. L'arrogance de super-puissance qu'ils ont adoptée m'est devenue insupportable.»
«C'est une intervention violente, inadmissible, renchérit le poète et traducteur Stratis Pascalis. Sous prétexte d'aider les Albanais, les Américains rendent leur vie encore pire. De quel droit nous imposent-ils leur volonté?» Bien sûr, admet-il, les Etats-Unis ont sauvé l'Europe à plusieurs reprises, mais «nous le payons très cher. Nous assistons à une destruction systématique de nos cultures et à la généralisation d'une société de consommation vulgaire.»
Un slogan efficace
Quant à Katerina Dascalaki, députée au Parlement européen (Printemps politique, droite modérée), elle estime qu'«en prenant la direction de cette opération, les Américains ont la volonté d'affaiblir l'Europe et de la dominer. Sur fond de guerre commerciale et au lendemain du lancement de l'euro, les bons sentiments ne sont pas pour grand-chose dans cette action militaire.» L'anti-américanisme virulent est un vieux fonds de commerce de la gauche grecque. Andreas Papandreou s'est fait élire pour la première fois en promettant de fermer les bases de l'OTAN (ce qu'il n'a jamais fait). Les accusations traditionnellement portées contre les Etats-Unis ne sont d'ailleurs pas inconsistantes: la dictature des colonels a bénéficié du soutien des Américains; ils n'ont rien fait pour empêcher la partition de Chypre; et, pour des raisons géostratégiques, la Turquie a leurs faveurs dans la région.
C'est donc avec une véritable jubilation, et en répétant les slogans de leur jeunesse, que toute une génération de socialo-communistes s'est précipitée dans la rue quand les opérations militaires ont commencé. Mais ce que les bombardements ont provoqué ou révélé, c'est que l'électorat de droite, traditionnellement plus nuancé, est désormais dans le même état d'esprit. «C'est un élément psychologique important», confirme Angelos Vlachos du haut de ses 82 ans. Ancien ambassadeur à Genève et à Moscou, académicien, ancien ministre de Caramanlis et, pour l'anecdote, oncle de l'ancien secrétaire d'Etat suisse Edouard Brunner, il constate que «l'anti-américanisme revient à la surface. Mais ce n'est pas un phénomène uniquement grec.»
«Je ne suis pas nationaliste», s'excuse presque Dimitris Dimitrakos, professeur de philosophie politique à l'Université d'Athènes, dont la position est ultraminoritaire dans son pays. «Ici, le politiquement correct est anti-américain, mais de manière surtout irrationnelle: comme beaucoup de petits pays sous-développés, les Grecs ont toujours l'impression qu'il y a un complot contre eux, que les grands les exploitent. Ils jugent les meilleures actions de manière soupçonneuse. Les Grecs admirent réellement les Serbes car ils les perçoivent comme les victimes qu'ils ne sont pas, sans voir qu'ils oppriment les Kosovars qui, eux, sont sans défense.»
Et les Européens dans tout cela? Ne sont-ils pas, Grecs compris! (au sein de l'OTAN et de l'Union européenne), les alliés des Américains, les «oppresseurs» de la Serbie? Il y a là comme un paradoxe. Un double paradoxe. En ce qui concerne les non-Grecs, la question est vite évacuée: Allemands, Français ou Anglais sont des «petits garçons», des affidés naïfs de l'Amérique, décrètent avec suffisance les intellectuels grecs.
La prospérité d'abord
Et la Grèce, qui a signé, sous la plume du premier ministre socialiste Costas Simitis, toutes les décisions d'intervention? Elle vit une «contradiction», selon le mot utilisé par la plupart de nos interlocuteurs. C'est le moins que l'on puisse dire. Quel autre gouvernement que le grec, dont la politique n'est soutenue dans cette affaire grave que par une infime partie de la population, pourrait ainsi maintenir sa position atlantiste contre vents et marées? Or personne ou presque ne cherche à le déstabiliser.
Il faut probablement en chercher la raison dans la «duplicité» de Grecs vivant un moment charnière de leur histoire. D'un côté, plutôt balkanique, «ils vivent la paranoïa du petit pays qui se sent attaqué, veut être un paria et battre les autres», selon Dimitris Dimitrakos. Mais de l'autre, devenus européens, «bruxellois», ils mesurent (beaucoup plus silencieusement) les acquis récents. Pendant les vacances de Pâques, les rues de la capitale, ô merveille, sont désertes. La moitié des Athéniens ont rejoint leur résidence secondaire. Et ceux qui restent profitent d'une ville qui, faute d'avoir embelli, présente chaque année au visiteur de nouveaux signes de prospérité, d'une prospérité due pour l'essentiel à l'aide de l'Union européenne.
Ah! qu'elle est belle la résistance des Serbes! Mais qu'il est bon d'être Grec et ne pas avoir à la mener autrement que par des mots. «Heureusement, le gouvernement fait attention, confirme Angelos Vlachos. Si nous quittions l'Union européenne, où irions-nous? En vérité, nous faisons un peu de cirque. Nous sommes des danseurs sur une corde.»
X. P.
Athènes
Le 7 avril, des manifestants grecs opposés à la guerre défilent dans la capitale. Le crucifié arbore le symbole de la cible, cher aux Serbes. Il est cloué par un drapeau américain.
Vexer les Russes? Le risque maximum
Humiliée sur le plan diplomatique, la Russie soutient la Serbie avec d'autant plus de fermeté. S'il veut éviter le pire, l'Occident doit cesser de l'ignorer.
L'oeil embrumé, il tangue et se rattrape d'une main à son bureau comme à une bouée. Fin de semaine dernière, Boris Eltsine le corps aussi ankylosé que le cerveau, agite à la face du monde la menace d'une troisième guerre mondiale. Aussitôt, à Moscou comme à Bonn ou Washington, on tente de faire passer ses déclarations pour une énième guignolerie d'ivrogne. Cette fois-ci pourtant, pas de quoi rire. Cumulant les maladresses, l'Occident a fait de la Russie le principal soutien à la Serbie. Et un redoutable ennemi.
Les frappes de l'OTAN ont en effet renforcé un sentiment anti-occidental, né depuis plusieurs mois au sein de la population russe et fortement alimenté par la crise économique en août dernier. Ce basculement de l'opinion publique n'aurait rien de très inquiétant «si certains clans politiques n'en profitaient pour se propulser à la présidence», comme l'observe l'ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, Andreï Gratchev*.
Au rang des grands exploiteurs de la crise, le politologue cite les figures politiques russes les moins fréquentables: de l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski au général Lebed. Quant à l'écrivain Jacques Sapir**, il désigne les communistes: «Si des élections législatives avaient lieu demain, ils triompheraient.»
Dans un cas comme dans l'autre, le constat pour l'OTAN est accablant: en précipitant des bombardements qui, pour l'instant, ont non seulement échoué à faire plier Milosevic mais le font en plus passer pour une victime aux yeux de l'opinion publique russe, «l'Occident prend le risque de favoriser l'accession d'un extrémiste à la présidence. Lui autorisant surtout, du même coup, l'accès à un potentiel militaire autrement plus inquiétant que celui dont dispose la Serbie.» Un double échec, donc, aux conséquences parfaitement imprévisibles. «Si l'Occident cherchait à se mêler de politique intérieure russe, il ne pouvait pas le faire de manière plus désastreuse.»
Pour les politiciens russes qui surfent sur les maladresses de l'OTAN, rallier leur population à la cause serbe est d'autant plus facile que ces deux peuples partagent une même complicité religieuse. Connivence qui rappelle des guerres du siècle précédent, «où la grande famille orthodoxe luttait contre celle des musulmans», explique Andreï Gratchev. Lignes de fracture douloureuses qui laissent planer le risque, aujourd'hui comme hier, d'un conflit sans issue, le fameux «clash des civilisations» qu'avait prédit, alarmé, le philosophe Samuel Huntington, au lendemain de la guerre froide.
Mais surtout, seconde raison du soutien, ces deux peuples partagent un même sentiment d'humiliation par rapport à l'Occident. Celui d'avoir été chassés, après l'éclatement de l'empire communiste, de terrains qu'ils ressentaient comme étant profondément les leurs. Le Kosovo ou la Macédoine pour les Serbes. Les Pays baltes et une partie de l'Asie centrale pour les Russes.
Un appui redoutable
Plus le conflit entre l'OTAN et la Serbie s'éternisera, plus le soutien de ces clans politiques russes à Milosevic se renforcera. Et cet appui deviendra d'autant plus redoutable si, d'aventure, les forces alliées passent à une intervention terrestre et que des Serbes se mettent à saigner. Une livraison d'armes de Moscou à Belgrade paraît toutefois impossible: les aéroports sont sous le contrôle de l'OTAN, la voie maritime passe elle par le Monténégro, peu enclin jusqu'ici à soutenir Milosevic. Mais, comme le note Jacques Sapir, «la Russie a par contre les moyens de pourrir délibérément certains foyers de conflits: en Asie centrale par exemple.»
Reste donc à l'OTAN une issue s'il veut éviter le pire: réparer l'humiliation faite à la Russie en ne la tenant plus écartée des négociations. Vouloir faire la paix au Kosovo sans une nation dominante dans la région est une grave erreur. Evincer l'Europe orthodoxe de l'Europe atlantiste est un traquenard. En début de semaine, certains, comme Madeleine Albright, semblaient l'avoir compris. Mais les mouvements vers Moscou tenaient plus de la courtoisie que d'une véritable réintégration de la Russie comme partenaire.
Béatrice Schaad
*«L'exception russe. Staline est-il mort?», Ed. du Rocher, 1998.
**«Le krach russe», Ed. de la Découverte, 1998.
Boris Eltsine
Le président célèbre la Pâque orthodoxe.
Il vient de
menacer
le monde d'une troisième guerre mondiale.
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