La fable du canari
Des artistes suisses veulent lancer un débat sur leur engagement politique. Dans ce but, Daniel de Roulet a rédigé un «Manifeste du canari» qui laisse songeur.
Les artistes suisses veulent se faire entendre. A Soleure où une vingtaine d’organisations de la société civile se sont réunies le week-end dernier pour donner une suite à la votation sur les minarets, on relevait la présence d’un nouveau venu: le groupe «Arts+Politique» qui est né le 8 mai au Schlachthaus Theater de Berne. Dans un contexte marqué par le florissant essor du populisme, l’idée était de lancer un débat sur «la question de l’engagement des artistes pour obtenir un écho politique, par leur travail ou leur présence». C’est dans ce but qu’un Manifeste du canari a été rédigé: il a notamment été signé par le cinéaste Samir, le saxophoniste Jürg Solothurnmann, les écrivains Ruth Schweikert et Albert Nessi.
L’écrivain romand Daniel de Roulet est l’auteur de ce manifeste dont le titre intrigue. Il fait allusion à l’oiseau que les mineurs du XIXe siècle emportaient avec eux pour leur servir de système d’alarme contre les coups de grisou. «Quand le canari chantait, écrit Daniel de Roulet, c’était signe que les choses allaient mal se passer, que l’atmosphère allait s’embraser, exploser.» D’où la métaphore: «Nous les artistes et les acteurs de la culture sommes comme le canari de la société suisse, il chante, mais le mineur est tellement occupé qu’il ne l’entend pas.»
Sans sombrer dans le pinaillage ornithologique, il faut d’abord noter une imprécision. Les textes évoquant l’usage minier du canari disent que l’animal s’agite, suffoque, bat des ailes, agonise et meurt. Mais il ne «chante» pas comme l’affirme Daniel de Roulet. Du coup, la métaphore fonctionne mal: on se refuse à imaginer les artistes suisses à l’image de ces pauvres canaris à bout de souffle.
Le mineur idéologue. Plus sérieusement, on peut aussi s’interroger sur la clairvoyance politique que le manifeste prête aux artistes. Contre quoi le canari de Roulet nous met-il en garde? Il nous explique que 33% des Suisses «sont issus de l’immigration»: «Mais le mineur dit que la Suisse appartient aux Suisses.» Que notre pays «vit de son rapport au monde»: «Mais le mineur croit pouvoir se passer du reste du monde.» Ou encore que la richesse produite par le secteur bancaire représente moins de 7% de la richesse nationale: «Mais le mineur aime l’idéologie, s’identifie volontiers aux malheurs de sa banque...» On l’aura compris: le mineur représente la Suisse aveugle au réel. Et le canari incarne la conscience lucide qui dénonce cet aveuglement.
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