L'Hebdo;
2005-06-02 La femme qui rêve du milliard
Heliane Canepa La directrice de Nobel Biocare a dopé le cours du leader mondial de l'implant dentaire. Portrait
d'une femme sans complexe que le féminisme insupporte. Par Pierre Nebel.
Heliane Canepa est faite pour commander. Non pas qu'elle est grande (elle mesure 1,60m.), ni parce qu'elle fait peur (elle n'arrête pas de rigoler), ni même parce qu'elle est particulièrement bardée de diplômes (elle a fait une école de commerce). Non, simplement elle ne sait pas faire autrement. Dans sa famille elle n'était que la seconde de cinq enfants. «Mais, je manageais déjà mes frères et soeurs. C'est simple, je n'aime pas recevoir d'ordres.» Avec ses cheveux rouges et sa petite taille, la directrice de l'entreprise Nobel Biocare fait penser à Fifi Brindacier. Même assurance, même rire ravageur. Elle a beau allumer une cigarette après l'autre, elle parvient difficilement à canaliser cette énergie qui électrise jusqu'à sa coiffure. «Même chez les scouts, je voulais toujours que mon groupe soit numéro un.»
Aujourd'hui, les choses n'ont pas beaucoup changé. Heliane Canepa est toujours numéro un, puisque depuis 2001, elle dirige le leader mondial de l'implant dentaire: l'entreprise Nobel Biocare. La société d'origine suédoise, dont le siège est à Zurich, est devenue un des chouchous de la Bourse: le titre est en hausse de 42% sur une année et représente désormais la quatorzième capitalisation helvétique. Au début juillet, la SWX devrait selon toute vraisemblance accepter la société dans le panier du SMI, l'indice boursier de référence des plus grosses sociétés suisses. Une consécration.
L'histoire de Heliane Canepa, se lit comme une success story à l'américaine. Celle qui est aujourd'hui une des deux seules femmes à diriger une entreprise cotée en Suisse - mais ne le lui dites pas, elle déteste ça - a commencé très modestement. Rien ne prédestine la jeune femme d'origine autrichienne à devenir grand patron.
Réflexe incontrôlable «Tous mes frères et soeurs ont fini enseignants comme mes parents. Cela aurait aussi pu m'arriver, mais j'ai remarqué que je n'ai aucune patience avec les élèves peu doués.» Après un séjour à la Sorbonne où elle se passionne pour Balzac, elle se tourne donc vers le monde des affaires. Elle rêve un instant d'ouvrir un magasin de jus de fruits sur la Bahnhofstrasse à Zurich, mais c'est finalement dans une entreprise médicale qu'elle fait ses débuts de carrière en 1980.
Auprès de la société Schneider, à Bülach, elle devient une «bonne à tout faire»: des envois postaux jusqu'à l'emballage des produits en passant par la comptabilité et la production, elle fourre son nez partout. «A l'époque, je ne donnais pas d'ordres. Enfin, quoique... si. Je me mêlais déjà de la production.» A cause de ce réflexe incontrôlable qui la pousse à prendre en main tout ce qui l'entoure, Heliane Canepa monte rapidement dans la hiérarchie.
Etape par étape, elle finira par décrocher la présidence de la société en 1996. Lorsque Schneider, entre-temps propriété d'une entreprise américaine, ferme la filiale suisse en 1998, Heliane Canepa se bat jour et nuit pour retrouver un travail à chacun des 500 employés. Une performance qui lui vaut le Prix de l'entrepreneur de l'année en 2000 et «encore beaucoup de cartes de voeux de mes ex-collaborateurs à mon anniversaire».
Dépasser les limites Le passage chez Nobel Biocare survient en 2001. Un soir, le mari de Heliane Canepa trouve une note accrochée à la porte de sa maison à Rüschlikon à Zurich: «Je suis à Göteborg, je vais devenir la directrice de Nobel Biocare.» La boule d'énergie débarque en Suède et va selon ses propres termes «réveiller la Belle au Bois dormant». Elle se débarrasse des cadres qui ne lui conviennent pas et prend les mesures qui feront exploser la rentabilité de la société. Elle réduit la palette de produits de 3400 à 760, les rend plus attrayants et donne des objectifs ambitieux à l'entreprise: atteindre un demi-milliard de dollars de chiffre d'affaires fin 2005.
«A l'époque les collaborateurs me regardaient avec incrédulité. Les gens pensent toujours qu'il y a des limites qu'ils ne peuvent pas dépasser. Mais j'adore leur montrer qu'ils peuvent aller plus loin encore.» Maintenant que son objectif est en passe d'être rempli, Heliane Canepa, rêve déjà au prochain but: le milliard de dollars de chiffre d'affaires. «Ce milliard, ce serait la plus belle chose pour moi», dit-elle très sérieusement. La rage de vaincre est le seul thème avec lequel Heliane Canepa ne plaisante pas. Si le rire est peut-être ce qui caractérise le plus Heliane Canepa, être sous ses ordres n'est pas toujours une sinécure. «Je suis très directe. Une fois, j'ai dit à un collègue que ses cheveux étaient trop longs. Je ne voulais pas le blesser, mais c'était ce que je pensais. Alors je l'ai dit.» Si elle a retrouvé un emploi pour les employés de Schneider, elle n'hésite pas à mettre à la porte ses cadres. «La vie est trop courte pour que l'on s'ennuie. Si on n'a plus de plaisir à faire ce que l'on fait à cause d'une incompatibilité personnelle, on a la responsabilité de faire autre chose.»
Femmes fortes Heliane Canepa descend aussi en flammes le féminisme qui l'énerve. «Les hommes et les femmes sont équivalents. Simplement, une femme peut décider qu'elle préfère élever ses enfants. Ce qui est tout aussi honorable.» Pour elle, qui dompte sans sourciller les 13 membres de sa direction générale, «ce n'est pas parce qu'une femme est manager qu'il faudrait prendre des gants avec elle. Une mère au foyer qui est dans sa cuisine travaille aussi dans des conditions difficiles. Les femmes sont fortes, à la maison comme au bureau.»
Le succès a fait d'Heliane Canepa quelqu'un de très riche. Rien que ses 350 000 actions Nobel Biocare valent plus de 80 millions de francs. «Ah bon?, feint-elle d'ignorer. Je n'ai pas le temps de dépenser mon argent. Ce qui m'intéresse, c'est de donner une direction à l'entreprise et la voir grandir.» A côté des salaires astronomiques des patrons suisses, le sien est plutôt modeste (1,5 million en 2004) et «je n'ai pas de parachute doré». N'attendez pourtant pas de sa part une critique sur la rémunération des Marcel Ospel, Daniel Vasella ou Oswald Grübel. «Je ne peux pas juger, je ne connais pas la situation dans ces entreprises.»
Venant d'elle, la remarque ne témoigne sans doute pas d'un manque de courage. Plutôt le signe qu'elle se concentre tellement sur son travail, qu'elle s'intéresse peu à ce qui se passe autour d'elle. «Je ne peux rien faire pour les millions de chômeurs. Par contre je suis responsable de mon entreprise et de mes 1500 collaborateurs. Je suis le capitaine. Et le capitaine est le dernier à quitter le navire.»
Maximiser le moment présent Cette concentration - on pourrait dire obsession - pour son travail, réduit à la portion congrue sa vie privée. La journée type de Heliane Canepa est tout bonnement stakhanoviste: réveil à cinq heures, jogging, café et travail jusqu'à dix heures le soir. «Je travaille beaucoup, mais j'adore cela.» Entre Göteborg, les Etat-Unis, les 28 filiales de Nobel Biocare et la Suisse, Heliane Canepa ne voit d'ailleurs pas souvent son mari Ancillo Canepa, un partenaire de Ernst & Young Suisse. «Mais nous avons l'habitude. Depuis 32 ans, je n'ai jamais eu mauvaise conscience.» Heliane Canepa est si souverainement maître de son quotidien qu'elle n'a plus besoin d'être autre chose. «Je ne regarde jamais en arrière», explique-t-elle. Son présent est sa vie. Et cela lui suffit amplement. |
succès Avec Heliane Canepa, le groupe de technologie médicale Nobel Biocare rejoint l'élite de l'économie suisse.
«Tous mes frères et soeurs ont fini enseignants comme mes parents.»
Heliane Canepa, CEO de Nobel Biocare
management Heliane Canepa s'engage à fond: elle peut rire comme se montrer sévère.
Le boom du MedTech en Suisse
Nobel Biocare fait partie des nombreuses entreprises «medtech» que compte la Suisse. Ce domaine très lucratif réalise de bonnes performances en Bourse et profite pleinement du vieillissement de la population.
Dans le domaine des implants dentaires, l'entreprise bâloise Straumann est numéro deux derrière Nobel Biocare et connaît un succès comparable. Autre champion, le fabricant d'appareils auditifs Phonak, dont les produits discrets et design connaissent également un beau succès. Là aussi, un nombre croissant de personnes malentendantes devraient assurer son marché à l'entreprise zurichoise.
Parmi les stars du medtech helvétique, on peut également citer l'américano-suisse Synthes qui produit des plaques et des vis chirurgicales, ainsi que Ypsomed qui fabrique des injecteurs d'insuline.
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