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Banques
La fin de la désinvolture

Par Spiegel Der - Mis en ligne le 27.01.2010 à 13:37

ÉTATS-UNIS. Changement de cap: après une série de revers, le président Obama s’apprête à révolutionner l’industrie financière. Il exige que l’activité bancaire traditionnelle soit désormais découplée du «capitalisme de casino». Populiste, mais efficace.

A 82 ans, Paul Volcker est trop âgé pour vouloir donner le change. Si d’aucuns ressentent son indépendance comme discourtoise, tant pis pour eux. C’est ainsi que le vieillard bourru qui s’illustra, à la tête de la Réserve fédérale, par sa politique anti-inflationniste dans les années 80 côtoie maintenant Barack Obama. Il préside un groupe chargé de conseiller le président en matière économique. L’année dernière, il appelait à démanteler les grandes banques de Wall Street. Pour lui, elles sont surdimensionnées, dangereuses. Le président décline, Volcker grommelle: il est sûr d’avoir raison.

Mais les règles du jeu ont été chambardées jeudi dernier. Volcker est de retour à la Maison-Blanche et le débat tourne à nouveau autour des grandes banques. Cette fois, le président se montre désireux de réactiver les idées du vieux banquier. Paul Volcker est averti que son heure est venue. Au terme de leur entretien, Barack Obama apparaît devant les caméras en compagnie du vétéran et annonce la fin des années de confort: si les banques veulent la guerre, il se dit prêt à combattre. Les secteurs particulièrement spéculatifs des banques d’investissement doivent désormais être séparés des activités bancaires traditionnelles, proclame-t-il sur un ton sans réplique. Jamais plus une banque ne doit grossir au point de pouvoir prendre les contribuables en otages. A son côté, Volcker sourit gentiment: il a remporté une victoire tardive mais peut-être historique.

Evidemment, le Congrès doit encore approuver la proposition présidentielle. Sa mise en œuvre serait une révolution pour l’industrie bancaire. Elle irait plus loin que tout ce que les Britanniques, les Français, les Allemands ont mentionné jusqu’ici à l’ordre du jour du G20.

Si la proposition d’Obama se concrétise, elle scindera les circuits bancaires américains. D’un côté, on trouverait une clientèle classique de banques qui ne pourraient pas se livrer à des opérations spéculatives: pas de négoce pour compte propre, pas de participations à des hedge funds, pas d’opérations sur produits dérivés. On aurait des établissements financiers normalement honnêtes mais en tout cas solides. Avantages: une activité bancaire classique permet de recourir aux avoirs de la clientèle privée. En plus, de telles banques jouiraient de la protection de l’Etat car elles seules auraient accès à l’aide de la Banque centrale. En cas de crise, elles pourraient donc être sauvées. Quant aux nouvelles banques d’investissement, elles pourraient certes continuer leurs activités spéculatives du genre ventes à découvert et autres paris à la baisse, mais pas avec l’argent des clients ordinaires. La dimension de leurs affaires se réduirait automatiquement. L’Etat serait sauvé de la contagion du capitalisme de casino.

Détermination. Les experts de tout bord louent incontinent la détermination du président américain. Une banque trop grande pour faire faillite est aussi trop grande pour avoir le droit d’exister, remarque le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. A Princeton, un autre Prix Nobel, Paul Krugman, exigeait depuis longtemps que l’activité bancaire redevînt enfin honnête. Pourtant critique à l’endroit de Barack Obama, le Wall Street Journal félicite le président pour sa détermination toute neuve; pour lui, Obama a enfin compris que la culture du risque sur les marchés financiers est incompatible avec une garantie par des fonds publics. Or, il s’avère que ce n’est pas tant Paul Volcker qui a conduit au changement d’attitude à la Maison-Blanche qu’un quasiinconnu du nom de Scott Brown, qui ne connaît rien au domaine bancaire mais s’y entend à capter des électeurs. Le 19 janvier, ledit Scott Brown a conquis le siège de sénateur de l’Etat libéral (de gauche) du Massachusetts, infligeant à Obama sa plus cruelle défaite depuis son arrivée au pouvoir.

A en croire les sondages, les électeurs ne se fient plus au messie. La crise financière s’est largement muée en crise sociale. Un calcul honnête oblige à admettre que près de 20% des Américains en situation de travailler sont aujourd’hui soit sans emploi, soit sous-employés, avertit Joseph Stiglitz. Et un jeune Noir sur trois cherche du travail.

La frustration populaire se concentre avant tout sur les grandes banques, sauvées de la faillite par l’injection de 700 milliards de dollars d’argent public. Le fait que l’administration Obama ait semblé regarder sans mot dire des établissements bancaires agonisants en 2008 réaliser l’année suivante des bénéfices records et s’octroyer, la semaine dernière, des bonus à hauteur de 150 milliards a écœuré l’opinion publique. En obtenant le démembrement des grandes banques, Obama reprendra la main, espère-t-on.

Les banques de Wall Street ne sont pas seulement trop grandes, elles sont décidément incorrigibles. Au lendemain de la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, Lloyd Blankfein, patron de Goldman Sachs, expliquait la crise financière comme un phénomène naturel contre lequel l’homme reste impuissant. «C’est un événement comme il s’en produit tous les cent ans, à l’instar d’un terrible ouragan dévastant la Floride», prétendil. Il refuse l’aide de Washington et ne renonce pas aux affaires risquées. Comme toutes les autres banques d’investissement, les établissements de Wall Street interprètent la politique des taux bas pratiquée par la Réserve fédérale comme une incitation à continuer à jouer au casino. Ils injectent avec frénésie de l’argent dans toute sorte de produits financiers, pas dans l’économie réelle. Car celle-ci souffre de tous les maux conjoncturels: chiffres d’affaires ratatinés, bénéfices laminés, chômage en crue.

Grâce à la politique du crédit bon marché, les bourses s’en tirent. On spécule comme s’il ne s’était rien passé. De l’or au cuivre, les cours des matières premières explosent, les actions grimpent, les produits financiers opaques qui furent à l’origine de la crise se vendent comme des petits pains. Le péril d’une nouvelle bulle menace.

Etre riche. Mais à Wall Street on ne veut pas être raisonnable, on veut être riche. Le 21 janvier dernier, Goldman Sachs annonce un bénéfice record au quatrième trimestre 2009: 4,95 milliards de dollars. Les experts tombent d’accord pour constater que les banques américaines préparent déjà la prochaine crise. En Europe, des voix s’élèvent, qui plaident en faveur d’une surveillance étroite des banques et l’idée d’une taxe sur les transactions financières, la fameuse «taxe Tobin», resurgit dans l’espoir de modérer le flux des investissements spéculatifs.

Paul Volcker, pour sa part, se montre catégorique: pour lui, les banques ne doivent plus se mêler de hedge funds, de fonds de private equity, de marchés à terme et, de manière générale, de toutes ces opérations pour compte propre consistant à investir et à spéculer sans mandat de client.

Il a fini par convaincre. Parce que, ces derniers temps, les banquiers ont trop fait sentir au président qu’ils se souciaient comme d’une guigne des mesures de précaution auxquelles il réfléchit: l’an dernier, la branche financière a dépensé 340 millions de dollars en dons et campagnes de lobbying pour tenter de tuer dans l’oeuf toute velléité de régulation. A Wall Street, le mot d’ordre reste de garder son flegme, même si, jeudi 21 janvier, le titre Goldman Sachs dégringole de 4,1%. Il s’agit de voir désormais dans quelle mesure les activités des banques seront bel et bien scindées.

Lors de la prochaine réunion du G20, prévue en juin à Huntsville (Canada), le président Obama ne devrait pas se sentir seul: la chancelière allemande Angela Merkel veillera, elle aussi, à ce que les grandes banques soient placées sous étroite surveillance. Car, désormais, on se bouscule pour remporter la médaille de sauveur du monde et de son économie. Pour l’heure, Paul Volcker est le tenant du titre car, la semaine dernière, Barack Obama n’a pas tenté de tirer à lui la couverture – et la gloire: le démembrement de l’univers bancaire, il l’a baptisé «statut de Volcker».

©DER SPIEGEL
 
CHRISTOPH PAULY, CHRISTIAN REIERMANN, WOLFGANG REUTER ET GABOR STEINGART

TRADUCTION ET ADAPTATION: GIAN POZZY

«C’EST UN ÉVÉNEMENT COMME IL S’EN PRODUIT TOUS LES CENT ANS.»
Lloyd Blankfein, patron de Goldman Sachs





Tags: Barak Obama, industrie financière, crise, Wall Street,

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