Une tempête au sein d’un ouragan. La faillite de Petroplus, mise à genoux par ses créanciers, s’ancre dans une crise globale du secteur qui souffre d’une surcapacité de raffineries sur le Vieux Continent. Un état de fait couplé à une chute de la demande: entre 2005 et 2012, la consommation européenne a baissé de deux millions de barils par jour. «Si les installations ne sont pas utilisées à 90% de leurs capacités, elles ne sont pas rentables», commente, sombre, Giacomo Luciani, professeur spécialiste du pétrole à l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève.
A ces problèmes s’ajoutent la question de l’âge des raffineries, qui perdent en rentabilité au fil du temps, et la consommation croissante de diesel en Europe, au détriment de l’essence. «Les raffineurs ne trouvent plus de débouchés pour l’essence qu’ils produisent», souligne Isabelle Muller, secrétaire générale d’Europia, l’association européenne de l’industrie du pétrole.
Aujourd’hui, le secteur se meurt. «Les politiciens se démènent pour sauver ces raffineries. Mais selon la logique du marché, elles doivent être fermées», ajoute Giacomo Luciani. Une fermeture que certains voient d’un bon œil, comme le relève un trader en produits raffinés d’une maison de négoce genevoise: «Les concurrents de Petroplus se lèchent les babines pour l’instant. Si leurs raffineries ferment, on peut estimer que les marges d’utilisation se relèvent de 3 à 4%.»
Le boom des émergents. «Ailleurs, c’est le phénomène inverse qui est en train de se passer», observe John Gault, économiste spécialiste des énergies. Dans les pays émergents, la demande pour les produits pétroliers augmente et les infrastructures, plus modernes, sont plus rentables. Un phénomène qui n’échappe pas à certaines sociétés de négoce basées à Genève, comme Puma Energy, filiale de Trafigura, qui s’est engouffrée dans ce marché en Amérique du Sud et en Afrique. Fondée en 2007, la société a connu une croissance de son chiffre d’affaires de 50% par an, atteignant 2,7 milliards en 2011.
Si ces pays ont commencé par répondre à une demande nationale, leurs raffineries ont maintenant l’ambition d’exporter vers l’Europe. «Au lieu de vendre du pétrole brut à un seul client, ils raffinent leurs produits sur place pour les vendre à plusieurs acheteurs différents, maximisant ainsi leurs profits», explique Philippe Cordonier, porte-parole de l’Union pétrolière suisse. En 2010, l’Asie produisait déjà 30% des produits raffinés de la planète, contre 17% pour l’Union européenne.
«LES POLITICIENS SE DÉMÈNENT POUR SAUVER CES RAFFINERIES, MAIS ELLES DOIVENT ÊTRE FERMÉES.»
Giacomo Luciani, professeur à l’IHEID
S’ancrant dans cette logique, le français Total construit une raffinerie en Arabie saoudite, en collaboration avec la société saoudienne Aramco. En octobre 2011, la société azérie Socar – qui a récemment racheté les stationsservices d’Esso en Suisse – a conclu un accord avec la Turquie pour y construire une raffinerie. «Seules les raffineries les plus modernes tiendront le coup face à cette concurrence», commente John Gault. Ce que réfute le milliardaire Gary Klesch, à la tête du groupe du même nom basé à Genève. «Je vois mal comment une raffinerie en Arabie saoudite arriverait à être aussi compétitive que nos installations dans le nord de l’Allemagne. Cela me paraît impossible.»
L’expansion des pays émergents a atteint de nouvelles proportions en 2011. D’abord, lorsque la société indienne Essar Energy a mis la main sur la raffinerie de Stanlow, en Angleterre. Puis, lorsque la société anglaise Ineos, désormais basée à Rolle (VD), a cédé 50% de ses deux raffineries en Ecosse et en France aux Chinois de Petrochina.
Pourquoi la société Petroplus n’at- elle pas changé de cap? «Elle était trop endettée pour tenter quoi que ce soit», analyse Gary Klesch, qui affirme s’intéresser à trois de ses raffineries: Coryton (GB), Ingolstadt (D) et Petit-Couronne (F). «Même si le secteur est en crise, cela ne veut pas dire que toutes les installations ne sont pas rentables. La question est de savoir bien les gérer. Nous pourrions acquérir jusqu’à dix raffineries ces prochaines années», révèle-t-il. Le site de Cressier (NE) ne l’intéresse pas, par manque de rentabilité. Philippe Cordonier garde bon espoir: «Cette raffinerie est particulièrement bien adaptée au marché suisse, qui consomme plus d’essence que d’autres pays.» Un optimisme également porté par le conseiller d’Etat neuchâtelois Thierry Grosjean, qui affirme que près de quinze acheteurs se seraient déjà manifestés.
Démonter Cressier. Si la vente échoue, d’autres possibilités sont évoquées, comme celle de démonter la raffinerie pour l’installer dans un pays en voie de développement. «Cela s’est déjà fait en Afrique», rappelle John Gault. «Un démantèlement reste très compliqué, estime Giacomo Luciani. Les lois exigent que le terrain exploité soit rendu intact, ce qui coûte très cher.» A l’image d’autres raffineries en Europe, la piste la plus crédible en cas de fermeture serait la conversion en dépôt pétrolier.
Si l’avenir paraît sombre pour le secteur du raffinage européen, Samir Zeitkrat, un consultant, estime que le marché pourrait rebondir: «Entre la crise de l’euro, la guerre civile en Syrie et l’embargo sur l’Iran, nous sommes à un moment très instable. Les analystes sont partagés entre un baril à 80 dollars, ce qui accélérerait la fermeture des raffineries, et un baril à 140 dollars, ce qui les renforcerait. Nous en saurons plus dans les prochains mois.»
LA GÉOPOLITIQUE DU RAFFINAGE BOULEVERSÉE

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