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Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 09.11.2011 à 14:29 |
Six mois après l’appel de quelque 400 professeurs et chercheurs suisses pour un enseignement économique soucieux de former les futurs acteurs d’une finance durable et responsable, la voix d’universitaires souhaitant tirer des leçons de la crise en cours se fait de nouveau entendre. Le Manifeste de Bâle, rendu public le 4 novembre, plaide pour un nouvel éclairage de l’économie. Fruit de deux ans de travaux d’un groupe de chercheurs interdisciplinaires – économistes, spécialistes de la finance, sociologues, historiens des religions, théologiens – rattachés au Zentrum für Religion, Wirtschaft und Politik de l’Université de Bâle, il propose de réformer la finance pour la mettre au service du bien commun. Déjà coauteurs de l’appel de mars 2011, Marc Chesney et Paul Dembinski – qui organise les 10 et 11 novembre à Genève la 10e rencontre Ethique, finance et responsabilité – sont également parties prenantes de cette réflexion incarnée en propositions concrètes. Vous appeliez en mars à renouveler l’enseignement de l’économie. La rentrée a eu lieu: qu’est-ce qui a changé? Paul Dembinski (P. D.) Nous avions relevé des lacunes dans l’enseignement. La formation des économistes fait souvent l’impasse sur un élément clé: la discussion sur les limites du savoir économique, avec l’épistémologie et l’histoire de la pensée économique qui ne sont plus enseignées dans de nombreux programmes. En finance, la réflexion éthique est rarement abordée. Les professeurs signataires de l’appel de mars 2011 ont enrichi leurs cours en abordant ces questions. Marc Chesney (M. C.) J’attire, par exemple, l’attention de mes étudiants sur le risque systémique que peuvent engendrer des produits dérivés conçus au départ comme des instruments de couverture d’un risque mais dont le volume a crû de façon exponentielle. La valeur nominale de l’ensemble des produits dérivés représente aujourd’hui environ dix fois le PIB mondial. Comment contenir le risque systémique créé par certains produits financiers? M. C. La dangerosité potentielle d’un produit financier devrait être examinée avant qu’il puisse être lancé, par une agence indépendante. Sur le même modèle que ce qui existe pour les médicaments ou les produits alimentaires. Nombre de produits dérivés sont créés pour couvrir les risques de pertes potentielles de ceux qui les achètent: n’augmententils pas ainsi le niveau global de sécurité? M. C. Un CDS (credit default swap) est censé prémunir son acheteur du risque de défaut d’un émetteur obligataire dont il détient des obligations, mais de nombreux CDS sont achetés «à nu» par des investisseurs qui ne détiennent aucun titre de la dette sous-jacente. Le Manifeste de Bâle demande l’interdiction des CDS à nu. Uniquement pour ceux émis sur de la dette souveraine ou également pour les CDS sur des obligations d’entreprises? M. C. Je suis favorable à l’interdiction de la vente à nu de n’importe quel CDS. Si cet instrument n’est pas utilisé pour couvrir un risque de perte sur crédit, il participe d’une pure spéculation consistant à parier sur la faillite d’un Etat ou d’une entreprise. Vous demandez aussi l’interdiction des transactions OTC de gré à gré? M. C. Ces transactions dites over the counter ne sont pas régulées: elles créent des risques inacceptables pour l’ensemble de la société. Ne devraient être autorisées que des transactions transparentes, sur des marchés organisés. De telles propositions risquent fort d’être rejetées par ceux-là mêmes que vous souhaiteriez convaincre: les professionnels de la finance? M. C. D’autant que nous souhaitons aussi une limitation des bonus et la création de malus. Reste que des spécialistes de la finance sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur leur rôle dans la société. Si des agences publiques sont un jour chargées d’examiner a priori l’utilité de nouveaux produits financiers avant même leur lancement, elles auront besoin d’employés tout aussi bien formés que ceux responsables de la création de ces produits. P.D. Le Manifeste de Bâle relève d’ailleurs que ces propositions n’ont de sens que si elles s’accompagnent d’une réflexion sur la formation des élites dans le domaine économique et financier. Cette formation doit mettre plus l’accent sur la responsabilité sociale de l’entreprise et des décideurs. C’est un travail de longue haleine. Car, si la liberté académique permet à chaque enseignant de construire son cours comme il l’entend et de rendre ses étudiants attentifs aux questions éthiques, il est plus difficile d’obtenir l’adjonction de matières dans les programmes ou de créer des passerelles institutionnelles à l’intérieur des universités, par exemple entre l’économie et la théologie. Des recherches sont-elles menées pour apprécier les risques que la finance peut faire courir à l’ensemble de la société? P.D. Pour pouvoir produire des recherches, il faut obtenir des financements. Or, en finance, un chercheur est considéré comme sérieux s’il publie dans les meilleures revues qui suivent toutes le consensus de l’Ecole de Chicago estimant que, en moyenne, les marchés fixent toujours le juste prix. Il ne s’agit pas seulement de rééquilibrer un savoir, mais aussi toute une sociologie de la recherche; car les carrières universitaires tiennent au fait de pouvoir publier dans les revues universitaires jugées les plus prestigieuses. ProfilsMARC CHESNEYProfesseur de finance à l’Université de Zurich et vicedirecteur de l’Institut de banque et finance. Research fellow au Zentrum für Religion, Wirtschaft und Politik. PAUL H. DEMBINSKIProfesseur d’économie à l’Université de Fribourg. Fondateur et directeur de l’Observatoire de la finance qui promeut les préoccupations éthiques dans la finance. |









