Il porte encore le maillot rouge et jaune du club de foot L’Espérance sportive de Tunis, le seul qui lui reste de sa vie d’avant. Avant la traversée en barque de pêcheur, sur une mer démontée, jusqu’à Lampedusa.
«PARLER DE CENTAINES DE MILLIERS, DE MILLIONS DE RÉFUGIÉS EST DÉCIDÉMENT EXCESSIF.» Cecilia Malmström, commissaire européenne aux Affaires intérieures
Voilà cinq semaines qu’Amir, 22 ans, est en route. Il s’est caché dans des bus et des trains, il a parcouru 2000 km à travers toute l’Italie et la moitié de la France. Le voici au bord de l’Atlantique. Il raconte.
Amir a pu atteindre la France parce qu’il s’est montré plus rapide et plus déterminé que la plupart de ses camarades d’infortune. En Tunisie, il était au nombre de ceux qui ont fait tomber le régime. Il est cultivé, parle un français parfait. A l’université, il organisait des sit-in contre le dictateur Ben Ali, contre l’absence totale de perspectives pour les jeunes.
Mais après la révolution de jasmin, l’économie allait encore plus mal qu’avant. Amir a payé 900 euros et embarqué sur une barque à Sfax avec trente-cinq de ses semblables. Destination Lampedusa, l’avant-poste de l’Europe, l’antichambre du paradis dont ils rêvaient tous.
Depuis janvier, 26 000 réfugiés, la plupart Tunisiens, sont arrivés sur l’îlot de 6000 habitants et 20 km2. Ils ne se doutaient pas que leur présence allait déclencher une amère dispute; que l’Europe, leur paradis, se révélerait une nouvelle fois une construction bien fragile.
Qui doit accueillir les réfugiés? L’Italie où ils sont arrivés? C’est ce que prévoient les accords européens. Mais leur nombre est si grand que l’Italie ne peut affronter seule la situation.
C’est ce que plaide le gouvernement de Rome. Qui a décidé de délivrer aux réfugiés des visas provisoires leur permettant de poursuivre leur voyage dans les autres pays de l’UE. Et ceux-ci ont répliqué en verrouillant les frontières.
Disputes d’Etats. «Je me demande s’il y a vraiment un sens à rester dans l’UE», s’est publiquement demandé le ministre italien de l’Intérieur Roberto Maroni. Pas étonnant, sans doute, de la part d’un élu de la xénophobe Ligue du Nord.
Mais Silvio Berlusconi lui a donné raison: soit l’Europe est quelque chose de concret, soit il vaut peut-être mieux que chaque pays gère son problème de réfugiés à sa guise.
Il arrive souvent, ces derniers temps, que les Etats membres de l’UE se disputent. Là, il aura suffi de quelques milliers de réfugiés pour acculer l’Europe aux limites de son idéal de solidarité.
Rarement l’Union s’est montrée aussi désunie. L’espoir que le traité de Lisbonne l’amènerait à se serrer les coudes s’est depuis longtemps évaporé. Les intérêts communs? Quels intérêts communs? Les égoïsmes nationaux ont pris le dessus.
On l’a vu avec la crise de la dette au sein de la zone euro. L’Europe en a été profondément divisée, le Nord contre le Sud, les riches contre les pauvres. Puis il y a eu l’intervention en Libye.
La France a pris le mors aux dents tandis que l’Allemagne s’abstenait au vote du Conseil de sécurité, se désolidarisant ouvertement de ses alliés de l’OTAN. Et maintenant la querelle à propos des réfugiés.
L’immigration est un sujet qui agite l’électeur dans tous les Etats de l’UE. La montée des partis populistes, notamment en France, aux Pays-Bas, en Suède, en est l’illustration. Aucun politicien ne veut donner à sa population l’impression qu’il s’est laissé rouler par le voisin.
Au Conseil des ministres de l’Intérieur, le 11 avril à Luxembourg, l’Italie n’a trouvé que Malte pour appuyer sa position. Le ministre allemand Hans-Peter Friedrich a sermonné Rome: «
L’Italie doit assumer sa responsabilité», la délivrance aux réfugiés de titres de séjour est «contraire à l’esprit de Schengen». Et d’annoncer que les contrôles allaient être renforcés aux frontières du sud de l’Allemagne, que sa police fédérale testait sa capacité d’intervention rapide.
La femme dont tout le monde attend qu’elle protège l’Europe contre les réfugiés venus d’Afrique est une libérale suédoise, Cecilia Malmström, 42 ans, commissaire européenne aux Affaires intérieures. Mais elle trouve que ses collègues exagèrent: «Parler de centaines de milliers, de millions de réfugiés est décidément excessif.»
Elle craint que ces chiffres brandis dans la panique n’alimentent la rhétorique des partis populistes. Et d’ailleurs, de quels réfugiés parle-t-on? Depuis le début de la guerre, c’est vrai, un demi-million de personnes ont fui la Libye. Mais elles n’ont pas pris le chemin de l’Europe, elles sont parties pour les pays voisins de la Libye ou rentrées chez elles.
Rien à redire. En revanche, les réfugiés arrivés à Lampedusa sont presque uniquement des Tunisiens qui ont quitté leur pays pour des raisons économiques. Pour Cecilia Malmström, 26 000 réfugiés c’est certes beaucoup trop pour Lampedusa mais pas grand-chose pour l’Europe.
La Tunisie accepte d’ailleurs de les reprendre à raison de 60 par jour, Bruxelles tente de persuader Tunis d’en faire plus. La commissaire européenne estime qu’il n’y a légalement rien à redire au fait que Rome leur distribue des visas Schengen provisoires: «C’est facile de critiquer l’Italie mais aucun pays n’a formulé la moindre solution.»
Pour elle, le mieux serait de répartir les réfugiés dans les autres Etats de l’UE. Elle note d’ailleurs que la plupart ont une bonne formation. Cecilia Malmström veut profiter de la crise pour modifier le droit de l’asile: «Il est inacceptable qu’un même réfugié ait zéro chance à voir son statut reconnu en Grèce contre 75% de chances en Suède.»
Solidarité méritée. A l’instar des Italiens, elle veut en outre amender le règlement Dublin II qui prévoit que le pays de premier accueil doit se débrouiller avec ses réfugiés. Il y a certes peu de chances que les vues de la commissaire européenne convainquent la France, le pays que la majorité des Tunisiens espèrent rallier.
Il n’est pas seulement question de solidarité avec l’Italie, insiste-t-elle, mais surtout avec la Tunisie: «Nous vivons une vague de démocratisation exceptionnelle et ce sont les Tunisiens qui l’ont amorcée. Ils méritent notre solidarité.»
De cette solidarité, Amir, le Tunisien qui a traversé toute l’Italie et la moitié de la France, n’a rien perçu. Pour rallier Nantes où vit son frère, il a pris neuf trains et trois bus, muet, cachant son visage derrière un journal. La frontière, il l’a passée au Mont-Blanc, dans un car de touristes rentrant de vacances de ski.
«D’abord vous applaudissez notre révolution, puis vous nous traquez sur tout le continent. C’est ça, votre démocratie?» Pour lui, l’Europe est une forteresse égoïste et xénophobe.
Reste que lui au moins est arrivé au but, tandis que nombreux sont ses compatriotes à piétiner à Vintimille, 25 000 habitants, ville frontière avec la France. Côté italien, des policiers fouillent les trains arrivant de France, arrêtent tous ceux qui ne peuvent justifier leur voyage et les renvoient illico de l’autre côté de la frontière.
Dix kilomètres plus loin, à Menton, même scénario kafkaïen: un car de la police nationale est stationné devant la gare, les agents français ramènent les réfugiés au poste frontière.
Surpopulation. A Vintimille, la Croix-Rouge a installé un centre d’accueil pour 150 personnes dans une caserne de pompiers. Il y a des lits de camp, des douches, des repas chauds le soir. Mais l’endroit est surpeuplé. En ville, le ressentiment croît contre les intrus. Il y a de plus en plus de bagarres.
Plusieurs fois par jour, Gaetano Scullino, le maire, se rend à la gare pour discuter avec les réfugiés. Il leur raconte que l’Europe n’est plus ce grand rêve fait de luxe, d’emplois et de liberté sans limites. Il tente de leur expliquer pourquoi l’Europe a tellement peur d’eux. «Nous avons nous-mêmes 30% de chômeurs parmi nos jeunes, dit-il. Rentrez chez vous.»
Mais ils n’entendent pas, n’écoutent pas, ne bougent pas. Et sont chaque jour plus nombreux.
© DER SPIEGEL. ADAPTATION ET TRADUCTION GIAN POZZY
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