La dessinatrice lausannoise publie «La fugue de Milton», après sept ans de silence éditorial et la mort du vrai «Milton», héros de la série homonyme. Plus qu’une thérapie, des confessions touchantes.
Alléluia, Milton est ressuscité. Après sept ans de silence éditorial, la dessinatrice Haydé Ardalan publie La fugue de Milton, un livre entre album et bande dessinée où l’on voit son personnage fétiche, le chat Milton, fuguer, se perdre puis retrouver son foyer en ronronnant allégrement.
Milton est apparu aux Editions La Joie de Lire en 1997 avec Moi, Milton. Succès populaire immédiat, traductions dans plusieurs langues, prix littéraires. Suivent, jusqu’en 2003, Les vacances de Milton, Milton chez le vétérinaire ou Milton et le corbeau, en tout six albums qui ont fait le tour de monde et valent à Haydé de recevoir des cartons de dessins et de lettres d’enfants lui demandant s’ils peuvent appeler leur chat Milton. Depuis, la mère et le père de Haydé sont morts, là-bas à Téhéran. Anne Salem-Marin, la confidente, le moteur, émissaire littéraire des Editions La Joie de Lire, est morte d’un cancer. Et Milton, surtout, Milton est mort, il y a trois ans, à l’âge vénérable de 17 ans, une année après sa fugue, réelle, à travers les parcs et rues de Lausanne.
Fugue, petite mort. Alors bien sûr, ce superbe album tout en à-plats noir et blanc intenses et vibrants est beaucoup plus qu’un livre de plus dans la bibliographie fournie de Haydé. C’est l’album de la vie et de la mort d’une amie et d’un chat dont sa propriétaire se disait, en souriant à peine, la «maman». La fugue, d’abord, petite mort dont Haydé faillit ne jamais se remettre. A l’été 2006, Milton, quasi sourd, sort se promener et ne revient pas. Les heures, les jours passent. Haydé colle des affiches avec la photo de Milton autour de sa maison du quartier Sous-Gare, à Lausanne, appelle des voyantes, la police, la SPA, ses amis. «Tout le monde savait que je ne pouvais pas vivre sans lui.» Des dizaines de téléphones lui signalent de faux Milton. Le sixième jour, une femme appelle depuis la Vallée de la Jeunesse, disant que Milton, maigre et affamé, est en train de regarder passer les vélos d’un triathlon. Haydé n’y croit plus, mais fonce – c’est lui.
Paradis des Cévennes. «Je cherchais quelque chose de nouveau à raconter avec Milton. J’avais trouvé. Cette fugue, c’était un cadeau sur un plateau.» Elle peaufine le scénario avec Anne Salem-Marin lorsque celle-ci tombe malade. Ensemble, elles font pourtant à pied l’itinéraire présumé de Milton – parc de Milan, jardin botanique, avenue de Cour, avenue des Bains, Vidy, cimetière de Montoie. A la page 23, Anne suggère à Haydé de laisser l’oiseau s’envoler des griffes de Milton là-haut vers le ciel. C’est le dernier conseil qu’elle lui donne avant de mourir. Haydé laisse tomber le livre. Six mois après, Milton, sous anesthésie pour une dent abîmée chez le vétérinaire, ne se réveille pas. «J’ai hurlé. Tout le monde est venu chez moi. J’ai pleuré, pleuré.» Les cendres de Milton sont dans une petite boîte en bois de sapin blanc sur sa bibliothèque, sous une grande photo de lui. «C’est mon petit autel.» Deux fois, elle est descendue dans les Cévennes pour les répandre près de la source que Milton aimait, mais n’a pas pu s’y résoudre.
Pour Anne, pour Milton, elle termine La fugue de Milton. Lorsqu’elle dessine le cimetière de Montoie, leur fantôme n’est pas loin. «Milton a été un être extraordinaire dans ma vie.» Depuis toute petite, Haydé, 53 ans, sans enfant, fille de diplomate iranien débarquée à Lausanne en 1978 pour suivre les Beaux-Arts, dessinait des chats noir et blanc à long nez. Un jour de 1990, une amie l’appelle en lui disant qu’elle a trouvé «son» chat – trois mois, perdu, maigre. Mariée alors à un anglophone, inspirée par le graphiste Milton Glaser, elle l’appelle Milton. «Milton est un vrai chat avec des aventures à lui, il n’est pas le livre?79 Passions porte-parole d’un adulte, comme la plupart des chats dans la bande-dessinée. C’est pour cela je pense que les enfants aiment tant ses albums. Quand ils apprennent que Milton a existé, ils deviennent fous.»
Après Milton, Hector. La première fois qu’elle a annoncé devant une classe que Milton était mort, elle a pleuré. Trois ans après sa disparition, elle a envie de créer une peluche Milton pour pouvoir le porter sur l’épaule. «Milton était merveilleux. Il venait se poser sur mon ventre lorsque je n’étais pas bien. Je lui parlais.»
Aucun de ses hommes, ni le premier mari ni son compagnon depuis dix-huit ans, le designer Antoine Cahen, ne se sont jamais déclarés jaloux. «Ils savent que Milton et moi, c’est une histoire spéciale. Même si certains ont pu me penser un peu cinglée. Milton était la raison pour laquelle je rentrais à la maison. C’était mon ami fidèle. Un prince réincarné.»
Et puis Haydé se bat pour la cause animale. Chaque matin, elle s’informe sur le site de Peta. Enrage devant les tortures animales de par le monde. «Milton représentait tous les animaux qui souffrent. Je le couvais d’autant plus en pensant aux autres qui n’avaient pas sa chance et pour qui je ne pouvais rien faire.»
Ses amis l’ont longtemps suppliée de prendre un nouveau chat. Depuis un an et demi, elle a Hector chez elle. Tigré, yeux verts. «Ce n’est pas Milton. Il ne fait rien comme lui. Au début, je le détestais de n’être pas Milton. Mais c’est une bonne thérapie.» Elle a hésité, mais Hector a le droit d’utiliser le coussin rouge de Milton.
DANS LA BD
Bande de chats
La nuit, tous les chats sont gris. En bande dessinée, à l’instar de Milton, ils sont plutôt noir et blanc, couleur d’encre et de papier, de lune et de nuit comme Félix, le premier d’entre eux, petit vagabond de la Dépression, chapardeur de poissons et de poulets. Plus lunatique, Krazy Kat vit dans le désert de la Folie douce sous les briques que lui lance Ignatz le souriceau. Le plus vif des félins, le chat de Gaston, est un petit monstre monté sur ressorts qui paraphe de sa griffe les gaffes de Lagaffe. Quant au paisible Mooch, il toise le chien Earl.
Fritz the Cat, queutard invétéré sévissant dans la contre-culture sous la plume de Crumb, est rayé comme un bagnard. Sinon l’Amérique compte deux fameux matous orange: Fat Freddy’s Cat qui s’ingénie à compliquer la vie des Freak Brothers, et Garfield, poussah paresseux carburant aux lasagnes.
Avec son Chat binoclard et sentencieux, Geluck intègre la gent féline à l’école des gros pifs de la BD franco-belge. Mais le plus beau et le plus savant de tous les mistigris, le seul qui soit initié à la Torah, c’est le Chat du Rabbin, de Sfar.