Le visiteur doit montrer patte blanche au service de sécurité avant de pouvoir pénétrer, casqué, botté et équipé d’un gilet jaune, sur le plus grand chantier de construction d’Europe. Rien de bien spectaculaire encore en ce lieu du sud de la France, situé à Cadarache à une trentaine de kilomètres d’Aixen-Provence. Sur la plateforme nivelée et surélevée occupant la surface d’une soixantaine de terrains de foot, seuls deux bâtiments sont en train de sortir de terre.
Non loin de là, des ouvriers s’activent dans un immense trou de 17 mètres de profondeur qui accueillera une machine, unique en son genre. Car, malgré les apparences, ce chantier est exceptionnel. Il abritera ITER («chemin» en latin) qui représente un énorme pari technique, mais aussi économique et politique. Ce projet vise, rien de moins, à recréer l’énergie des étoiles dans une gigantesque bouteille. Son objectif est de démontrer la faisabilité de la fusion nucléaire, une technologie qui pourrait contribuer à résoudre les problèmes énergétiques à l’horizon 2050.
Plus de 150 millions de °C. Contrairement à la fission qui produit de l’énergie nucléaire en cassant des atomes d’uranium, ce procédé consiste à fusionner deux isotopes d’hydrogène, le deutérium et le tritium. Pour y parvenir, il faudra construire une énorme machine, un tokamak, dont le cœur est constitué d’une chambre à vide en forme d’anneau. Tout autour, des bobines magnétiques confineront un plasma porté à une température extrêmement élevée; elles créeront ainsi une sorte de cage virtuelle dans laquelle auront lieu les réactions de fusion.
Plusieurs tokamaks fonctionnent dans le monde, mais aucun n’est comparable à ITER, ni en taille, ni en performance. Quelques chiffres en témoignent. La chambre à vide, avec ses quelque 8000 tonnes, sera plus lourde que la tour Eiffel. Les 48 éléments du système magnétique généreront un champ magnétique qui sera 200 000 fois plus important que celui de la Terre. Quant à la température du plasma, elle devra atteindre plus de 150 millions de degrés Celsius, dix fois plus qu’au centre du Soleil!
Avant d’en arriver là, chercheurs, ingénieurs et techniciens devront surmonter des difficultés de tous ordres. Scientifiques et techniques d’abord. ITER «est une installation expérimentale», souligne le Britannique David Campbell, directeur pour l’opération du plasma, et sa mise en fonction nécessitera la résolution de nombreux problèmes de physique.
Par ailleurs, certains composants de cette machine complexe «sont les premiers du genre et il est difficile de trouver des entreprises industrielles qualifiées pour les fabriquer», constate le Néerlandais Rem Haange, directeur général adjoint chargé de la construction. «Chaque jour, ajoute-t-il, nous apporte son lot de problèmes et de nouveaux défis.»
L’un d’eux – et non des moindres – provient du fait qu’ITER est un projet international qui, aux côtés de l’Europe (qui inclut la Suisse), regroupe la Chine, la Corée du Sud, les Etats-Unis, l’Inde, le Japon et la Russie. Outre la difficulté qu’il y a à faire travailler ensemble quelque cinq cents personnes de trente nationalités différentes, tous les pays membres du consortium participent à la construction de la machine et chacun «souhaite se charger des pièces les plus sophistiquées», précise Rem Haange. Afin que personne ne soit lésé, une même pièce peut ainsi être fabriquée dans plusieurs pays. «Habituellement, dans un processus industriel, on minimalise les interfaces. Ici, nous sommes forcés de les maximaliser, ce qui fait qu’il y a toujours quelque chose qui pose problème.»
Cette contrainte affecte aussi les coûts de la construction du réacteur qui ont pratiquement doublé en dix ans: de 6,7 milliards d’euros en 2001, ils atteignent aujourd’hui 12,8 milliards d’euros. «Ce surcoût s’explique par la flambée des prix des matières premières, mais aussi par le fait qu’en 2001, le projet était très loin d’être finalisé», explique Michel Claessens, le porte-parole d’ITER.
Reste que l’Union européenne, qui finance le projet à hauteur de 47%, devra faire une rallonge de 1,3 milliard d’euros pour 2012 et 2013. «Le Parlement européen s’est engagé à trouver cet argent», assure Michel Claessens, mais nul ne sait encore dans quel budget il pourra le prendre. Malgré tout, Minh-Quang Tran se déclare confiant. Le directeur du Centre de recherche en physique des plasmas de l’EPFL et exvice- président du Comité consultatif scientifique et technique d’ITER, est persuadé que «le problème finira par être résolu».
Mais d’autres nuages s’annoncent à l’horizon d’ITER. Tous les responsables du projet ont beau affirmer – à juste titre – que la fusion n’a rien à voir avec la fission. Ils ont beau souligner que le processus de fission est facile à enclencher et difficile à arrêter, alors que c’est exactement l’inverse pour la fusion. Ou expliquer, comme le fait l’Espagnol Carlos Alejaldre, directeur général adjoint chargé de la sécurité, que «les risques engendrés par ITER seront qualitativement et quantitativement plus faibles que ceux des réacteurs classiques».
Ils ont beau dire que les déchets, constitués de matériaux de la machine rendus radioactifs par les réactions de fusion, «ne sont que faiblement ou moyennement radioactifs», selon Carlos Alejaldre. Ou ajouter que «la machine est conçue pour résister à un tremblement de terre d’une magnitude 7 sur l’échelle de Richter». La fusion relève, elle aussi, du nucléaire et dans ce domaine, la catastrophe de la centrale de Fukushima a changé la donne. Le rejet d’une grande partie de la population vis-à-vis de cette technologie pourrait rejaillir sur ITER.
Oppositions. Le projet était déjà contesté par la coordination antinucléaire du sud-est de la France, Stop Iter, qui le juge «irresponsable» et en réclame l’abandon. Pour l’heure, l’opposition «reste limitée», selon Michel Claessens. Mais elle pourrait prendre de l’ampleur, même si au niveau politique, ni l’Allemagne ni la Suisse, qui ont décidé de sortir du nucléaire, ne remettent en cause l‘avenir d’ITER.
«Si la fusion nucléaire est maîtrisée dans trente ans et que les avantages de l’atome sont prépondérants, il sera possible d’adapter la loi», a précisé la conseillère fédérale Doris Leuthard dans la NZZ am Sonntag, en mai dernier.
Sur le site, les travaux vont donc bon train. ITER devrait fonctionner en 2019 et l’on saura alors si la fusion est techniquement faisable. Pour David Campbell, la réponse ne fait aucun doute. «L’expérience accumulée depuis plusieurs décennies montre que l’on a les outils pour faire fonctionner ITER et pour que la machine remplisse ses objectifs.» A savoir produire dix fois plus d’énergie qu’elle n’en consommera.
Toutefois, ITER n’a pas été conçue pour produire de l’électricité. Ce sera le rôle de son successeur, DEMO, qui devrait livrer ses premiers kilowattheures aux alentours de 2050. Et permettre de «faire face aux problèmes énergétiques de l’avenir», assure Minh-Quang Tran.
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